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Full text of "Jeanne d'Arc"

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Jeanne d’ Arc 

★ 

La vie si belle , si enthousiasmante de cette jeune Lorraine qui , 
encore enfant , reçut une mission tellement extraordinaire , ne t'a-t-elle 
pas fait rêver quelquefois ? 

Quitter son village , monter à cheval, livrer des batailles pour 
libérer la France, d est si beau , si attirant... 

Mais ne t'y trompe pas : dans cette vie extraordinaire, il n'y a 
eu au fond qu'un seul fil conducteur : la volonté d'accomplir jusqu'au 
bout, quoi qu'il en coûte, ce que Dieu lui demandait. Et cela l'a menée 
jusqu'au martyre. 

Loin donc de te faire rêver à des choses splendides mais irréali- 
sables, l'exemple de Jeanne la vaillante doit t'entraîner à faire de 
chacun des jours de ta vie, avec toutes les actions petites ou grandes 
qui s'y rencontrent, une belle réussite. 

Si tu le lui demandes, elle t'y aidera avec joie, puisqu'elle est 
une sainte. 

Et retiens si tu veux, une seule phrase qui résume parfaitement 
sa vie, une phrase qui était sa devise et que tu ferais bien de prendre 
comme consigne : 

DIEU PREMIER SERVI 

Agnès Richomme. 



1 C’est le 6 janvier 1412, jour de l’Epiphanie. Il 
fait encore grand’nuit, et surtout grand froid. 

Le petit village de Domrémy, dans la douce terre 
lorraine, dort encore tandis qu’il gèle dur au dehors. 
Tout est noir. C’est la pleine nuit. 

Et pourtant, voici que les coqs se mettent à chanter, 
comme s’ils avaient vu poindre le jour. Les gens s’éveil- 
lent et s’étonnent de cette erreur de leurs volatiles. Ils 
se demandent ce qui a pu arriver. 



2 Ce qui est arrivé ? Tout simplement qu'une 
petite fille vient de naître, dans la maison de 
Jacques d’Arc. Et que cette petite fille, qui pour le 
moment n’est qu’un tout petit bébé que sa maman 
embrasse sur le front, celte petite fille aura une destinée 
extraordinai re. 

Cette petite Jeanne, Dieu lui a confié d’avance une 
grande mission, celle de délivrer son pays de l’envahis- 
seur. 

Et c’est pour cela sans doute qu’en cette nuit mémo- 
rable, les coqs chantent comme s’ils avaient vu le jour. 



3 La maman de cette petite fille se nommait 
Isabelle, maison l'appelait familièrement Zabillet, 
et l’on ajoutait à ce nom de Zabillet « la Romée » 
parce que Zabillet avait fait, sans doute, le pèlerinage 
de Rome. 

Jacques et Isabelle étaient des paysans, qui vivaient 
de cette belle vie des champs dans leur maison heureuse, 
entourés de leurs enfants (Jeanne était la 5 ( ‘ enfant). 
Ils n'avaient guère d’instruction, mais une foi solide 
et des qualités de fond qui les faisaient estimer de tous. 



4 C’est ainsi que Jacques avait été nommé «doyen » 
du pays, c’est-à-dire délégué des habitants pour 
les fonctions administratives. Poste de confiance, dont 
il s’acquittait avec un grand esprit de droiture et de 
justice. 

A sa femme revenait surtout la tâche d’éveiller et de 
développer chez leurs enfants ces vertus solides qui 
en feront des hommes et des femmes prêts à vivre 
courageusement leur vie et dignes de porter le titre 
de chrétiens. 






« J’ai appris, de ma mère, le Pater noster, que son papa porte bien vite à l'église parois- 

l’Ave Maria, le Credo, et de personne d’autre que de siale pour qu’elle y soit baptisée, 

ma mère je n’ai reçu ma croyance », cette croyance 

si ferme et si Haute qui la faisait se déclarer « fille de LeS cloches de D °mremy sonnent joyeusement, célé- 

Dieu » avec autant de simplicité que de fierté. brant I entrée de la petite dans la grande famille des 

Heureuse Jeannette, qui suça avec le lait de sa enfants de Dieu, comme les coqs avaient célébré l’arrivée 

maman cette foi ardente en même temps que cette sur la terre de France de celle qui allait tant ai mer son 

certitude de notre magnifique destinée de fils et filles P°y s et se dévouer pour lui. Il fait froid toujours, mais 

de Dieu ! chacun se sent une chaleur au cœur. 



7 Et le poupon grandit, devient une petite fille 
rieusequi bientôt fait la joie detoute la maisonnée. 
Maman Zabillet lui apprend à mesure tout ce qu’une 
fillette des champs doit connaître en ce temps-là : 
bientôt elle sait, comme ses compagnes de Domrémy, 
filer la laine et le lin, coudre, tricoter — et aussi tenir 
la maison propre et même préparer la soupe. 

Et sa maman lui explique en même temps comment, 
avec ces actions toutes simples qui forment la vie d’une 
femme, on peut donner beaucoup d'amour au Bon Dieu 
— comme fît en sa maison de Nazareth la sainte Vierge 
Marie. 



8 Ainsi Jeannette fait en toute simplicité son appren- 
tissage de sainte. 

Elle dira plus tard qu’elle « n'apprit pas à distinguer 
un A d’un B ». Pourtant elle alla sans doute, avec les 
autres enfants de Domrémy, à l’école chez des religieux 
du voisinage, mais l’instruction consistait surtout à 
apprendre à bien vivre, dans le respect des lois de Dieu. 

Il y avait chez ces religieux, à Maxey-sur-Meuse, une 
statue de saint Michel qu’on vénérait fort. Et dans sa 
propre paroisse, à Domrémy, Jeannette aimait bien 
une statuette de sainte Marguerite, qui existe encore. 





9 Mais surtout, sa chère maman ne manquait pas 
une occasion de lui donner une idée vraie de fa 
religion . 

A propos de tout, elle lui expliquait le sens de notre 
existence sur la terre. Elle lui racontait aussi la vie 
de Notre Seigneur, dont elle méfait les épisodes à tous 
les détails de leur vie à eux. 

Aussi avec quel ardent désir Jeannette attendait-elle 
que vînt le moment où elle serait assez grande pour 
recevoir Jésus dans la sainte Communion ! 


1 0 Quelle joie pour elle et pour tous les siens lorsque 
ce. jour arrive ! 

Sans doute ne se doutait-elle pas encore, en disant 
et répétant à Jésus qu’elle l'aimait et qu’elle désirait 
lui faire plaisir en tout, de quelle manière extra- 
ordinaire il la ferait devenir une sainte. 

Elle est d’ailleurs aussi ardente au jeu qu’à la prière. 
Quelles parties elle fait avec ses camarades du village ! 

Lorsque c’est son tour de garder le troupeau com- 
munal, c’est comme une fête pour elle. 



11 On s’en va en bande avec les moutons. Il y a là, 
près de Jeannette, Mengette. et Michel, et Mau- 
viette, et Colas, et d’autres encore. La prairie sent 
bon, elleest pleine de fleurs. Alors on faitdesguirlandes, 
des couronnes. On court, on se poursuit, on crie et 
l’on chante, un œil toujours ouvert sur le troupeau. 
Comme les heures passent vite ! On revient un peu 
ivres d’air, de soleil et de chansons. 

D’autres fois, c’est au Bois Chenu qu’on se retrouve 
tous ensemble pour de joyeuses parties. 


12 Et puis il y a les jours de fête ! Ces jours-là, 
libre de toute garde et de tout souci, la bande 
retrouvait la jeunesse du village sous l’Arbre des Fées. 
Et l’on s’en donnait à cœur joie de rire et de danser. 

Pourtant, à certains moments, Jeannette s’esquivait 
pour s’en aller passer quelques instants près de Notre 
Dame. Ses camarades la cherchaient bientôt et la 
retrouvaient ainsi, priant de tout son cœur. 

Elle aimait surtout la petite chapelle dans les bois 
qu’on appelait Notre-Dame de Bermont, et qui existe 
encore là-bas, au doux pays de Lorraine. 






1 3 C'est qu’il y avait de bien fortes raisons de prier, 
dans cette période si triste de l'histoire de notre 

pays. 

Le pauvre Roi Charles VI devenu fou, sa femme 
Isabeau avait en quelque sorte vendu le royaume de 
France aux Anglais. Le Dauphin Charles n’avait plus 
qu’un tout petit morceau du pays; il résidait à Bourges 
et ne savait même plus, avec tous ces malheurs, s'il 
était vraiment l’héritier légitime du royaume. 

Si petite qu’elle fût^jeanne avait toujours, à la maison, 
entendu parler de la guerre. 


14 Car les provinces se battaient les unes contre les 
autres, selon qu'elles se considéraient comme 
françaises ou anglaises. 

C’est très souvent que Jeannette trouvait, assis au 
foyer familial, un moine passant ou un commissionnaire 
quelconque qui racontait les malheurs de la patrie. 

Et son cœur de Française se serrait très fort, tandis 
que ses mains se joignaient vers Dieu. 

La guerre entraîne toujours tant de misère avec elle ! 
Jeanne songeait à toutes ces calamités et se demandait 
comment le Seigneur s’y prendrait pour remettre de 
l’ordre. 



15 Et quand la veillée était terminée, c’est de bon 16 Elle a bientôt distancé ses compagnes. Voici 

cœur qu’elle offrait son repas et son lit au passant, soudain devant elle un tout |eune homme, 

heureuse de se priver et de coucher sur la dure pour inconnu d’elle, qui lui dit de rentrer à la maison, car 

essayer d’obtenir, par la charité et le sacrifice, la misé- sa mère a besoin d’elle. 

ricorde de Dieu au beau pays de France. Jeanne bondit. Mais sa maman, surprise, s’étonne 

Jeannette a passé ses 13 ans. Elle est grande, brune de la voir revenir. Elle lui dit que quelqu’un, sûrement, 

agréable à regarder. s’est moqué d’elle. « Retourne vite, et coupe par le 

Ce matin-là, elle s'en va, sa quenouille en main potager, pour gagner du temps ». Jeanne s’empresse, 

garder le troupeau. Mais ses amies l’appellent. « On Mais qu’est-ce que cette lumière extraordinaire, du 

joue à courir, tu en es, n’est-ce pas ? » Et Jeanne court côté de l’église ? Jeanne s’arrête, médusée, n’ayant 

si vite que la petite Hauviette dira plus tard «qu’elle jamais vu pareille clarté. Elle est là, clouée sur place, 

la voyait voler au ras du sol ». à se demander ce que cela veut dire. 







1 7 Elle entend alors une voix qui lui parle : « Jeanne, 
il te faut changer d’âme et faire des actions 
merveilleuses, car le Roi du Ciel t’a choisie pour aider 
le Roi de France. Il te faudra, vêtue en homme, porter 
les armes, être capitaine dans la guerre... » 

Emue et interdite encore, Jeanne se reprit et fit 
d’abord un grand signe de croix, mais la Voix répéta 
l’ordre et Jeanne dira à son procès : « Je la crus aussi- 
tôt;., car elle parlait un vrai parler d’ange ». Son âme 
en était sûre : c’était saint Michel qui lui avait apporté 
cet ordre de Dieu 


1 8 Son premier sentiment est de joie, car avant tout 
elle retient que le Seigneur veut faire quelque 
chose pour la France. 

Mais la mission qui lui est donnée la remplit d’éton- 
nement. Comment elle, la Jeannette toute simple, la 
petite paysanne en jupe rouge, peut-elle recevoir 
l’ordre de quitter son pays pour aller se battre, habillée 
en guerrier ? 

Saint Michel renouvela sa visite, vêtu comme un 
chevalier et entouré d’autres anges, pendant les jours 
qui suivirent, autant pour lui rappeler cette mission 
que pour lui donner de bons conseils pour sa vie de 
tous les jours. 



19 « Sois bonne et sage » lui disait son protecteur 

céleste, lui apprenant ainsi que pour se préparer 
aux grandes tâches, i! faut être fidèle dans les petites. 
Il lui recommandait surtout la vaillance en toutes 
circonstances, en employant un vieux mot qui n’est 
plus dans notre langage d’aujourd’hui : « audacter », 
c’est-à-dire y aller bravement, avec audace. 

Il parlait aussi de cette « grande pitié » qu’il y avait 
au royaume de France, où la guerre et la désunion 
avaient accumulé tant de malheurs. 


20 Et le cœur de Jeanne se fendait â ces récits. 

Elle se sentait prête â tous les sacrifices. 

Avec saint Michel vinrent bientôt deux saintes qui 
deviendront vraiment comme les compagnes célestes 
de la jeune Lorraine. Pendant les visites, Jeanne était 
si heureuse et elle se sentait tellement soutenue qu’elle 
se faisait à l’idée de cette mission extraordinaire. Mais 
quand elle se retrouvait seule ensuite, elle était bier 
inquiète de cette grande affaire qui la tracassait beau- 
coup. on le comprend. 






21 Les mois s’écoulent. Saint Michel a toujours 
défendu à Jeannette de parler de ces visites, et 
elle a obéi fidèlement. Mais elle se fortifie de plus en 
plus, physiquement et moralement, en vue de faire ce 
que Dieu lui demande. 

Bientôt, elle aura 16 ans, car il y a déjà deux ans 
maintenant qu’elle vit pour la première fois cette 
lumière céleste qui annonça l’Archange. Et voilà que 
les Voix précisent : « Va à Vcucouleurs trouver Robert 
de Baudricourt et demande-lui une escorte ». 


22 La pauvre Jeanne sent son courage défaillir. 

Que dire à ses chers parents ? Comment faire 
accepter un pareil projet ? La voilà bien anxieuse. Elle 
ne retrouve de paix qu’aux pieds de Notre Dame, dans 
la petite chapelle de Bermont. 

Mais la Providence s’en mêle, en amenant à Domrémy 
son oncle Laxart, dont la femme est malade, et qui 
prie qu’on lui prête Jeannette pour la soigner et tenir 
la maison. 

L’oncle habite à Burey, près de Vaucouleurs. II est 
bon. Jeanne lui parle de sa mission, lui demande de la 
mener à Robert de Baudricourt, 



23 Après bien des refus il accepte enfin, et le jour 
de l’Ascension 1428, Jeanne d’Arc transmet à 
Baudricourt les avis reçus du Ciel concernant la France 
et le Roi, Elle parle de « son Seigneur » dont le désir 
est que le Dauphin soit reconnu roi de France. Et quand 
Baudricourt lui demande, moqueur : « Ton Seigneur, 
qui est-ce ? » Jeanne répond fièrement : « le Roi des 
cieux ». 

Baudricourt refuse de l’écouter davantage et demande 
qu’on renvoie cette paysanne à son père. 

Les difficultés ne font que commencer pour celle 
que le Seigneur a choisie. 


24 Car il lui taut maintenant, sa tante étant guérie, 
rentrer chez elle, en se demandant comment elle 
parviendra à accomplir ce que les Voix lui demandent. 

Celles-ci pourtant la pressent de plus en plus. La 
guerre est venue jusqu’au pays de Jeanne, et saint 
Michel répète à ta vaillante fille qu’elle doit rendre le 
royaume au vrai Roi de France en « boutant les Anglais 
dehors ». 

La vue des soldats décuple son courage et la voilà 
qui va trouver le commandant : « Emmenez-moi chez 
le Dauphin, j’ai ordre de Dieu de le conduire t au 
sacre... » 





25 On devine aisément l’étonnement qui se répand 
dans le village. Qu’a donc Jeannette ? Son père 
entre dans une grande fureur en apprenant que sa 
fille parle de se mêler à la troupe : « J’aimerais mieux 
la noyer de mes propres mains », dit-il. 

Et Jeanne pleure longuement devant Notre Dame. 
Il lui est si douloureux de faire souffrir ce père qu’elle 
aime et qu elle respecte tant ! 

Mais la voix de Dieu parle plus haut que celle du 
cœur. Elle sent qu’elle ne peut pas renoncer, puisque 
c'est l’ordre du Seigneur. La vie de famille est plus 
pénible désormais. 


26 Et les Voix disent de plus en plus fort : « Va,- 
fille de Dieu, pars, n’attends plus, il faut aller 
délivrer Orléans, devant qui les Anglais ont mis le 
siège ». 

Délivrer une ville, elle ! Mais comment partir d’abord 
de la maison ? C’est encore l’oncle Laxart qui sauve la 
situation en l’emmenant à nouveau chez lui. 

Cette fois, elle a bien l’impression que c’en est fini 
de sa douce vie de jeune fille dans la maison de ses 
parents. Elle ne reverra plus son beau village qu’elle 
aime tant. 



27 La voilà de nouveau à Vaucouleurs, affrontant 
Baudricourt, qui ne la reçoit pas mieux que la 
première fois. L’oncle l’installe chez des amis pour 
qu’elle puisse de plus prés défendre sa cause. Et tout 
en se montrant bonne, serviable et toujours souriante, 
elle parle avec tant de flamme de la mission qui lui est 
assignée, qu’elle finit par convaincre pas mal de 
personnes . 

D'ailleurs, les choses allaient si mal qu’on n’avait 
plus guère d’espoir. Orléans allait se rendre, n’en 
pouvant plus. Et Jeanne répétait : « Il faut que j’aille 
au Dauphin, dussé-je user mes jambes jusqu’aux 
genoux ». 



28 Elle secouait les mous qui se croyaient vaincus 
d’avance et leur disait qu’il fallait se faire violence 
et tenir bon : « Ce n’est pas mon métier, j’aimerais 
mieux filer à côté de ma mère, mais il me faut marcher, 
parce que mon Seigneur le veut. » 

Quel cran chez cette fille des champs, qui est prête 
à tout pour accomplir ce qu’elle sait être la volonté 
de Dieu ! 

A la fin. Baudricourt, qui entendait parler d’elle de 
tous les côtés, se dit que dans l’état où était la France, 
on ne risquait pas grand-chose à croire cette jeune fille. 








29 II la fait venir. Elle lui répète ce qu’elle a déjà 
tant redit. Et quand jean de Metz — un de ceux 
qui seront ses écuyers — vient se mettre auprès d’elle 
en demandant ; « Quand partons-nous ? » elle a cette 
magnifique réponse : « Maintenant plutôt que demain 
et demain plutôt qu’après ». 

On lui fait remarquer qu’elle ne peut chevaucher 
avec sa jupe de paysanne. Elle le sait, ses Voix lui ont 
dit qu’elle devrait être vêtue en homme. Et ce sont les 
gens de Vaucouleurs qui, enthousiasmés, s’unissent 
pour, lui offrir son habit. 


30 On coupe ses longs cheveux noirs. Et la voilà 
qui ressemble à un page, dans la jeunesse et la 
fraîcheur de ses dix-sept ans. Pense-t-on qu’elle est telle- 
ment heureuse l Certes, elle est contente de ce premier 
pas vers sa mission. Mais son cœur bien lourd est souvent 
à Domrémy. Elle y envoie des commissionnaires pour 
demander le pardon de ses parents et aussi leur bénédic- 
tion. Ses délégués lui rapportent de meilleures nouvelles. 
Sa maman lui fait confiance — elle connaît si bien 
sa chère fille, la bonne Romée ! — Et son père est beau- 
coup moins absolu. Il commence à croire que Jeanne 
n’est pas une menteuse ni une écervelée (dans le fond 
de son cœur il l’a d’aifleurs toujours cru sans doute). 



31 Jeanne se sent un peu soulagée. Elle emporte 
précieusement ces paroles de réconfort. D'ail- 
leurs, tandis qu'elle chevauchera vers Chinon, sa mère 
entreprendra, à pied bien entendu, le pèlerinage 
du Puy. 

Le Puy Ste Mûrie était le sanctuaire le plus visité en 
ces iemps. Les pèlerins y affluaient de partout. Et l’on 
est heureux depenserque.tandisquela «fil le de Dieu » 
s’en va vaillamment où la conduisent ses Voix, sa ma- 
man s’en va, non moins vaillamment, faire cette si 
longue marche (de la Lorraine à l’Auvergne) pour 
recommander à Notre Dame et sa fille et la France, 
puisque désormais les deux causes n’en font plus qu’une. 


32 Le Dauphin Charles aimait beaucoup aussi Notre 
Dame du Puy. Il y était venu en 1420, après ses 
illustres devanciers parmi lesquels Charlemagne, 
Saint Louis, et son propre père (pour n’en citer que 
q uelques-uns). 

Et l’année où Romée y fut ,1429, un moine y prêchait 
que Dieu avait réellement désigné le Dauphin pour 
être le Roi de France. 

Au Puy, Romée rencontra un autre religieux, le 
Frère Jean Pasquerel. Elle lui parla longuement de sa 
fille et lui demanda de la conseiller. Le Frère Jean 
accepta bien volontiers et devint le confesseur de Jeanne. 









33 Pendant ce temps, à Vaucouleurs, la petite 
troupe se prépare. Sept jeunes gens se sont 
offerts pour accompagner Jeanne. 

Ils sont là tous les huit, sur l'esplanade, prêts à partir, 
Baudricourt les passe en revue, s'assure que tout est 
dans l’ordre, les armes comme le ravitaillement. Alors, 
il tire sa propre épée et la tend à Jeanne. On le sent 
encore inquiet. Mais Jeanne au contraire est calme. 
Ses Voix lui disent à cet instant : « Va hardiment, 
fil le de Dieu . Quand tu seras devant le Dauphin, il 
lui sera donné un signe pour te recevoir et croire en toi ». 


34 Jeanne est en selle. Elle a vraiment belle allure. 

Grande et forte, brune et de teint clair, elle a 
la voix douce et bien féminine. On la sait modeste, 
parlant peu mais bien, vive et vaillante, très pieuse et 
unie à Dieu surtout. Sa vue enthousiasme toute la 
population de Vaucouleurs, qui l'acclame et lui souhaite 
bonne chance. 

On se met en marche sous les vivats, et l'on franchit 
la ville par la porte gothique qui subsiste encore, dite 
« porte de France ». Ce n’est plus l’oncle Laxart qui 
accompagne la Pucelle. La famille est loin, le pays 
s’estompe. C’est pour Jeanne la grande Aventure. 



35 On est en février 1429. Il faut donc se rendre à 36 On arriva vers un pays apparemment comme 

Chinon — où réside habituellement le Dauphin les autres, Ste-Caîhcnne-de-Fierbois. Jeanne s’y 

Charles — à cheval, en plein hiver. De plus, un peu arrêta. Elle y communia et y prra longuement. Elle 

partout, il y a des bandes de soldats qu’il faut éviter. eut là en effet une révélation qui s’expliqua plus tard. 

C'est déjà tellement nouveau pour Jeanne, la Fille des à Chinon. 

champs devenue guerrière. Mais elle est admirablement Tout au long de ce voyage d'ailleurs, Jeanne s’efforça 

soutenue par ses saintes, qui la conseillent en tout. de participer à la sainte messe autant qu’elle le put. 

Quand on pense qu’elle est seule, avec ce petit Ses compagnons étaient sans cesse dans l’inquiétude à 

groupe de jeunes gens, dormant n’importe où ! Mais cause des ennemis qui infestaient le territoi re. Mais elle 

une telle pureté émane d’elle que ses compagnons lui leur disait tranquillement : « Ne craignez pas; Dieu me 

témoigneront toujours le plus profond respect. Ils la fait ma route et mes frères de paradis me disent.. ce qu'il 

sentent d’ailleurs protégée d'En-Haut. faut faire ». 






37 Jeanne manifeste pendant cette longue route, une 
endurance qui étonne fort ses compagnons. Le 
plus souvent en effet, on chevauche de nuit et l’on se 
repose quelques heures le jour, dans une grange ou 
en plein bois. On mange ce qu’on peut, ce qu'on trouve, 
et souvent c’est peu. 

Pourtant Jeanne est toujours vaillante, toujours fraîche 
même. Ses compagnons n’en reviennent pas. Mais quand 
ils la voient prier, ils comprennent un peu. Elle est 
tellement unie au Seigneur qu’ils sentent bien que 
c’est Lui qui la mène. 


38 Cela fait maintenant onze nuits qu’on marche 
ainsi, et Jeanne, le cœur battant, entre dans la 
zone française. Ces soldats qu’elle aperçoit au loin, 
autour des feux de bivouac, ce sont les nôtres. 

Aussitôt descendue de cheval, elle tombe à genoux, 
remerciant Dieu de l’avoir déjà amenée jusque là. 
Elle est en effet en Touraine. Chinon n’est plus loin. 

Elle dicte une lettre pour le Dauphin qu’elle verra 
bientôt. Et pendant ce temps, ses compagnons n’ayant 
pu cette fois retenir leur langue, le bruit de son arrivée 
se répand en terre fidèle. 



39 Tout le monde se précipite pour la voir. Jeanne 40 Penda nt ce temps, la lettre de Jeanne est parvenue 

n'y tient plus; elle sort de la tente, saute à cheval à Chinon. On discute fort autour du Dauphin, 

et crie à cette foule haletante : « Dieu vous envoie la Qu’est-ce que cette bergère qui prétend avoir mission 

victoire !» — « Vive la Pucefle ! » hurlent les gens, de sauver la France ? Les courtisans se moquent et 

— « Vive Dieu ! » répond l’humble jeune fille qui sait ricanent. 

bien qu'elle ne serait rien du tout si Dieu ne l’avait Pourtant la situation est de plus en plus critique. Et 

Lui-même choisie et conduite en tout. Orléans, qui a su la nouvelle de l’arrivée de la Pucelle, 

On s’écrase pour la voir. Et Jeanne, aussi bonne que y voit un espoir de délivrance La pauvre ville assiégée 

modeste, se laisse entourer, presser, bousculer de envoie des délégués au Dauphin pour lui demander 

toutes les manières, heureuse de faire plaisir à tous de recevoir la jeune fille. 

ces braves gens de France qui sont ses frères. A la fin, sur les instances de tous, on s'y résout. 







41 Un historien nous fait une intéressante descrip- 
tion de cette réception. Et d’abord il nous dit 
qu’elle avait... « pourpoint noir, chausses, robe courte 
de gros gris noir, cheveux ronds et noirs et chapeau 
noir ». La voici donc, ainsi vêtue, se présentant à la 
Cour où « elle fit les inclinations et révérences » qu’on 
faisait aux rois, tout comme si elle avait été élevée à 
la Cour. 

Le Roi, pour la mettre à l’épreuve, s’était habillé 
simplement et mêlé aux courtisans, dont certains étaient 
bien plus richement vêtus que lui. 


42 Jeanne pourtant le reconnut sans l’avoir jamais 
vu. et sc dirigeant droit vers lui : « Messire, 
Dieu vous donne longue vie », lui dit-elle. Il essaya de 
se défendre d’être le Dauphin, mais elle répondit : 
'< En nom Dieu, vous l’êtes, et non un autre ». 

Charles lui demanda alors son nom. « Gentil Dau- 
phin, j’ai nom Jeanne la Pucelle. Le Roi des Cieux 
m’envoie vous dire que vous serez sacré et couronné 
à Reims. Et vous serez lieutenant du Roi des Cieux qui 
est Roi de France ». 



43 Elle ajouta qu’elle devait délivrer Orléans 

Le Dauphin la prit alors à part. Et elle lui donna 
le signe de sa mission en lui révélant une chose qu’il 
était absolument seul à connaître, 

Ce secret, c’était le doute qu’il avait lui-même sur 
la légitimité de son trône. A force d’entendre dire que 
le Roi des Anglais était véritablement Roi de France, 
il finissait par se demander s’il avait raison de reven- 
diquer sa couronne. 

Et voilà que Dieu lui envoyait, par cette fille de France, 
réponse à ses inquiétudes ! 



44 La joie de Charles fut si grande qu’il ne put la 
cacher. Et chacun se demandait ce que Jeanne 
avait bien pu lui révéler pour le transformer ainsi. 
Elle-même n’en dit pas un mot, se contentant de répéter : 
« Mon signe sera la délivrance d’Orléans ». 

Il commença alors d’avoir confiance en Jeanne, qui 
lui disait et répétait : « Je vous dis que Dieu a pitié de 
vous, de votre peuple et de votre royaume, car saint 
Louis et saint Charlemagne sont à genoux devant lui. 
faisant prière pour vous ». 

Mais cette confiance lui attira les reproches de sa 
Cour. 







45 Tous ces Conseillers et ces grands Seigneurs qui 
vivaient autour du Roi dans l’oisiveté et sans 
trop se faire de souci pour l’état pitoyable de la France, 
ne pouvaient souffrir qu'une simple fille des champs 
vînt en quelque sorte leur donner une leçon de va il lance. 

On se moquait d’elle ouvertement, eton faisait sentir 
au Dauphin qu’on ne comprenait pas qu’il fît attention 
à ses paroles. 

Le Roi fit donc faire une enquête sur la jeune fille. 
Des théologiens, des hommes de toi, de grands person- 
nages, étudièrent le cas de Jeanne. 



46 Ils prirent leurs renseignements sur sa famille, 
son pays, la manière dont s’était écoulée sa 
jeunesse. Ce fut bien simple et facile. Jeannette ayant 
toujours vécu au grand jour et s’étant fait aimer de 
tous en son village par sa franchise, son entrain, sa 
facilité à rendre service avec le sourire. 

Tout bien examiné, le grand Conseil ayant longue- 
ment étudié la question et interrogé Jeanne minutieu- 
sement, déclara qu’on pouvait faire confiance à la jeune 
fille. 



47 C’est à l’occasion de ces interrogatoires que 
Jeanne montra déjà la loyauté en même temps 
que la finesse qui étaient en elle. A l’un de ces inquisiteurs 
qui lui demandait, lui parlant de ses Voix. « quelle 
langue parlent-elles ? » elle réplique aussitôt, corrigeant 
sans doute par un bon sourire la vivacité de sa réponse : 
« Meilleure que la vôtre % Et comme le personnage 
i nsiste lourdement : « Croyez-vous en Dieu ? », Jeanne se 
redresse pour répondre fièrement : «Mieux que vous! » 

« Je ne sais ni A ni B, dit-elle encore, mais je viens 
de la part du Roi des Cieux pour faire lever le siège 
d'Orléans et mener le Roi à Reims pour qu’il soit 
couronné et sacré. » 


48 L’enquête est tellement satisfaisante que le 
plus illustre savant français du temps, Jean 
Gerson, écrit, en conclusion d'une note qu'il a rédigée, 
« qu’on peut, en toute sûreté, en s’en tenant à la dévotion 
dans la foi, soutenir le fait de la Pucelle... Elle n'est 
attachée à aucune vanité, à aucun gain mondain, à 
aucune haine partiale, à aucune rébellion opiniâtre, 
à aucune vengeance du passé, à aucune vantardise 
déplacée... » Et il continue un long éloge sur la jeune 
fille, dont la façon de vivre aide tous ceux qui l’appro- 
chent à devenir de meilleurs chrétiens. 






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49 Il est bien vrai que tandis que les savants faisaient 
de longues recherches pour avoir une opinion 
sur Jeanne, le bon peuple n’avait qu'à la regarder pour 
être convaincu de l’origine divine de sa mission. A la 
voir prier on se sentait déjà plus près de Dieu, 

Mais maintenant donc, le Roi va la considérer 
comme un chef de guerre. Il lui offre lui-même une 
ar.mure d’argent qui rehausse encore la fraîche beauté 
de ses dix-sept ans. Et il lui tend une belle épée, pour 
achever son équipement. Mais Jeanne refuse l’épée. 
Que dit-elle 7 


50 « Allez dans la chapelle de Ste-Catherine-de- 

Fierbois (le petit village où elle avait tant prié 
quand elle s'y était arrêtée au cours de son voyage), 
fouillez sous l’autel, vous y trouverez un coffre, et dans 
ce coffre, des armes antiques, Apportez-moi l'épée 
marquée de cinq croix. » 

Surpris, on obéit. Et l’on trouva tout comme elle 
avait dit. On lui rapporta l'épée, cette épée qui, d’après 
ses saintes, devait être la sienne — et dont l’histoire 
récente a appris qu’elle était vraisemblablement celle-là 
même dont Charles Martel s'était servi pour repousser 
les Sarrasins . 



51 Après qu'il les eût battus dans la célèbre victoire 
de Poitiers, Charles Martel avait fait élever une 
chapelle sur la hauteur — à Ste-Catherine-de-Fierbois — 
et avait fait déposer dans la crypte toutes les armes 
restant de cette bataille mémorable. A part, dans un 
coffre, avait été placée l'épée aux cinq croix — la 
sienne sans doute — qui de rouitlée qu’elle était par 
son long séjour sous terre, redevint étincelante dès 
qu on I eût amenée au jour. Jeanne ne fit jamais couler 
le sang d’autrui; mais cette épée était pour elle un 
signe de délivrance du pays. 



52 Elle trouvait d’ailleurs, la vaillante Pucelle, 
que les préparatifs étaient bien longs. Orléans 
souffrait de la faim. Plus que jamais il y avait « grande 
pitié au royaume de France ». Et elle savait qu’il fallait 
lutter pour vaincre. A certaines guns qui lui demandaient 
en effet pourquoi Dieu, s’il voulait sauver la France, ne 
faisait pas tout de suite un miracle, elle répondait : 
« Les guerriers combattront, et Dieu leur donnera 
la victoire », C’est toujours la même chose. Dieu ne 
nous sauve pas sans nous. 








53 En attendant, Jeanne s’est fait broder un bel 
étendard. D’un côté on y voit Dieu assis sur les 
nuées, tenant le monde dans sa main. De l’autre, le 
blason de la France. Elle a fait faire aussi un petit 
fanion de satin btanc, plus maniable, sur lequel elle a 
fait peindre la scène de l’Annonciation et les noms de 
Jésus et Marie. Ce fanion ne la quittera guère. Ce sera 
là son arme véritable, montrant bien que si elle conduit 
les soldats à la bataille, c’est au nom du Seigneur, et 
avec la protection de Notre Dame. 


54 Le Dauphin lui a donné un petit état-major qui 
comprend un écuyer et un page, les fidèles jeunes 
gens qui l’accompagnent depuis Vaucouleurs, quelques 
cheval i ers, deux de ses frères qui sont venus la rejoindre, 
et un aumônier. 

La voilà prête à partir. A la tête de ses troupes, elle 
défile devant le Dauphin. Elle ne le salue pas de t’épée, 
jugeant que ce n’est pas dans son rôle. 

Mais en passant devant lui, souriante, elle saisit son 
fanion, le porte à. sa bouche et baise longuement la 
Vierge qui y est peinte, montrant bien par là qui l’envoie 
et sur qui elle compte. 



55 «. Ses troupes » c’est, au départ de Chinon, 

10 à 12.000 hommes, avec un bon convoi de 
munitions et de ravitaillement. En cette circonstance, 
Jeanne montra qu’elle était restée simple et bonne 
ménagère, Elle contrôla les stocks, s’assurant que tout 
était en bon état, donnant ici et là des avis fort oppor- 
tuns. 

Aimant la loyauté en tout, elle s’élevait contre certains 
fournisseurs qui avaient mêlé du sarrasin au froment, 
ou fourni du lard rance à l’armée. 

Elle inspecta de même les armements, au grand 
ébahissement — et même à la secrète colère — des 
grands chefs d’armée qui la regardaient faire. 


56 Et au soir de ce jour d’inspection générale, elle 
demanda à toute la troupe de se confesser en 
vue de la messe à laquelle tous iraient le lendemain. 
Elle a un tel prestige que personne ne lui résiste. Chacun 
se confesse. L’armée de Jeanne peut se présenter devant 
l’ennemi. Elle est maintenant forte de la force même 
de Dieu. 

Pour la Pucelle, c'est sa veillée d'armes. Elle prie 
intensément, s'unissant très fort au Seigneur. Et elle 
reçoit à nouveau la visite de saint Michel et des saintes, 
qui une fois de plus lui donnent force et courage. 







57 Mais se relevant de sa prière ardente, eüe 
appelle son aumônier, le Frère Jean Pasquerel, 
celui-là même que sa maman Romée avait rencontré 
au Puy, et elle lui fait part de son désir d’écrire au Roi 
d’Angleterre . 

Avant d'engager une bataille où iî y aura forcément 
du sang versé, elle veut tenter une dernière démarche 
en vue d’obtenir pacifiquement ce qui est le droit 
véritable du Dauphin Charles. 

C’est une bien belle lettre qu’elle dicte au Frère Jean, 
et que l’histoire nous a heureusement conservée. 


58 Elle y écrit ; 

« Rendez à la Pucelle, envoyée par Dieu, les 
clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises en 
France... elle est toute prête à faire la paix si vous 
acceptez... » 

Mais elle le prévient que s’il ne veut pas croire ces 
nouvelles « de par» Dieu », il arrivera grand mal à ses 
troupes... << Croyez fermement, termine-t-elle, que le 
Roi du Ciel enverra plus de force à la Pucelle que vous 
ne sauriez lui faire d’attaques, à elle et à ses soldats; 
et donc nous verrons lesquels ont le meilleur droit, 
du Dieu du Ciel ou de vous. » 

Quel vaillant langage ! 



59 L’a u be s’est levée ; le camp s'évei I le dans un fer rall- 
iement. La messe est célébrée. Et puis, c’est le dé- 
part dans l’enthousiasme, pour la délivrance d’Orléans. 

Jeanne va souvent se heurter, dans la conduite de 
cette guerre de libération, à la mauvaise humeur des 
grands généraux d'alors. Il !eur est dur, et .cela se 
comprend d'ailleurs, d'ètre commandés par cette 
jeune*fille. Aussi, bieft’ souvent, ils n'en feront qu'à 
leur tête. .. pour constater ensuite que c'est elle qui avait 
raison. C’est ce qui se passa pour Orléans. Ses Voix 
ont dit à Jeanne d’entrer à Orléans par la rive droite 
de la Loire. Mais les généraux protestent. Le gros de 
l’armée anglaise est là. On va se faire massacrer. 


60 Désobéissant à Jeanne, ils font prendre au convoi 
et à l’armée la rive gauche. On se trouve bientôt 
face à la ville assiégée, mais de l’autre côté de la Loire. 
Il est bien difficile de passer le fleuve. On s’en rend 
facilement compte. L’armée finalement fait demi-tour 
pour suivre enfin l’avis de Jeanne. 

Mais la Pucelle est là; toute la ville le sait déjà, cette 
ville où l’on souffre de la faim. Et le convoi de ravitail- 
lement est là aussi. Dunois, qui assurait la défense 
d’Orléans, est venu à la rencontre de Jeanne sur l’autre 
rive de la Loire. 






61 Les bateaux d’Orléans voudraient venir remor- 
quer ceux du convoi. Mais te vent justement est 
contraire. Jeanne est évidemment mécontente qu’on 
n’ait pas écouté ses conseils — qui sont ceux du Ciel — . 
Mais elle cherche avant tout à réparer la faute des 
autres. Elle prie. 

« Mettez les barques à l’eau, dit-elle ensuite, le vent 
va changer. » Et le vent changea en effet, et devint si 
favorable que tout le ravitaillement put ainsi pénétrer 
dans Orléans. 

Jeanne y entra aussi de la même manière le 29 avril, 
sous les yeux étonnés des Anglais qui n’avaient pas 
eu le temps de réagir. 


62 Dans la ville assiégée, c’est un enthousiasme 
indescriptible. Tout le monde veut la voir, la 
toucher. Elle est si belle dans son armure d’argent, 
si jeune et si fraîche, si souriante et si modeste en même 
temps ! Les vivats retentissent. On se presse, on se 
bouscule. Et l'on admire de quelle main sûre cette 
jeune fille, qui hier encore tenait la quenouille en'gardanf 
les troupeaux, maîtrise son ardent cheval effrayé par 
cette ovation. 

La voilà donc enfin dans Orléans. Mais Orléans est 
toujours assiégée. L’armée de secours est en train de 
remonter la Loire. 



63 Jeanne d’ailleurs ne veut tenter aucune action 
militaire avant d'avoir reçu réponse à sa lettre 
au Roi d'Angleterre. Elle en dicte une seconde, plus 
pressante, demandant instamment une réponse. 

Les Anglais cette fois répondent au messager que, 
loin de se retirer et d’abandonner la lutte, ils comptent 
bien prendre Jeanne et la brûler. Et ils y ajoutent des 
injures qui arrachent des larmes à la vaillante et pure 
jeune fille. 

Pourtant, elle tente une dernière démarche. 


64 Elle se rend, toute seule, jusq u’aux avant-postes 
ennemis. Et de nouveau, elle explique ce qu’elle 
est et de qui elle tient sa mission. Pour toute réponse, 
on se moque d’elle et on l'insulte. 

C est donc décidé; ayant fait tout le nécessaire pour 
sauver la paix, elle doit maintenant lutter pour délivrer 
Orléans. Pour cela, elle attend l'armée. Elle s’y prépare 
dans la prière, et dans la charité aussi. Car elle visite 
les hôpitaux, les écoles, les pauvres. Le peuple d’Orléans 
maintenant rassasié grâce à elle, s’attache à ses pas 
et la suit partout. 










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65 Enfin, voici l’armée de secours, 

Jeanne conseille une attaque immédiate du camp 
anglais. Le combat est dur, certes. Mais nos soldats 
sentent que Dieu est avec eux. Leur ardeur est telle 
que bientôt l’ennemi recule. 

C’est au fort Saint-Loup qu’on s’est attaqué tout 
d’abord . 

Après une lutte acharnée de part et d’autre, les 
Anglais sont finalement bousculés et doivent abandonner 
leurs positions. 


66 Jeanne pourtant, heureuse de la victoire dont 
elle remerciait Dieu de toute son âme, a le cœur 
brisédedouieuràlavuedu sang répandu. Elle parcourt 
le champ de bataille, assiste les blessés, aide ceux qui 
vont mourir, les réconforte de sa douce voix, qu’ils 
soient Français ou Anglais. 

Elle ne peut se consoler de ce prix qu’il faut payer 
la victoire, sa première victoire. Alors, se recueillant 
profondément, seule devant le Seigneur, elle pleure 
« comme elle n’aurait jamais cru qu’il fût si amer de 
pleurer ». 



67 Mais le lendemain il fallut recommencer la 
lutte. Une deuxième bataille s’engagea , qui 
fut une deuxième victoire. Son étendard fanatisait les 
troupes, qui la suivaient dans un élan irrésistible. 

Il fallut ensuite s'attaquer aux Tourelles. Elle savait 
que ce serait le plus dur. Ses Voix l’avaient avertie 
qu'elle-même serait blessée dans ce combat. Les Anglais 
résistent de toutes leurs forces. Certains des nôtres 
donnent des signes de fai blissement. Jeanne se précipite 
dans le fossé, saisit une échelle pour l’appliquer au mur. 


68 C'est à ce moment qu’elle reçoit une flèche qui, 
entrant par la poitrine au défaut de la cuirasse, 
lui traverse l'épaule de part en part. Elle tombe, et 
les ennemis se précipitent pour essayer de la faire 
prisonnière. Mais les siens l’emportent bien vite hors 
de leur atteinte, la couchent dans l’herbe. 

Elle ne perd pas le contrôle des opérations. 

« Versez de l’huile sur ma blessure, demande-t-elle, 
et ne m’emmenez pas plus loin. » 

Le jour commence à baisser. Jeanne sent que les 
siens faiblissent. Elle prie. 






69 Puis la voilà debout, sembtant ne plus se souvenir 
de sa blessure. Elle interroge : 

— Mon étendard est resté dans les rangs; le voyez- 
vous d’ici ? 

— Nous le voyons. 

— Dès qu’il touchera le mur, vous pourrez p.enéfrer 
dans le fort. 

— Il y touche ! 

— Courez sus ! Les Tourelles sont à nous ! 

On obéit avec une ardeur renouvelée. Et c’est 
l’assaut final et la victoire. 


70 Cette forteresse des Tourelles, si difficile à 
prendre, est entre nos mains. 

Et Jeanne, malgré la souffrance que lui cause sa 
blessure, rentre dans la ville à cheval, acclamée par 
le peuple en déiire. 

Toute la nuit, Orléans fête la victoire, tandis que la 
Pucelle, épuisée, s’endort après avoir remercié le 
Soigneur. 

Un nouveau jour paraît, et les Français sont bien 
étonnés de voir, là-bas, l'ennemi qui, après s’être 
regroupé, semble vouloir attaquer. Les généraux 
français se préparent à les repousser. 



71 Les Voix ont prévenu Jeanne, qui arrive comme 
toujours avant même qu’on ait pu l’envoyer 
chercher. Sa vue seule galvanise l'armée, qui veut 
aussitôt se précipiter sur les Anglais. 

Mais la Pucelle est toujours soucieuse du sang versé. 
« C’est di manche, dit-elle, entendons d’abord la messe. » 
Face au camp anglais, on dresse un autel de cam- 
pagne, et toute l'armée française participe à la sainte 
messe. Jeanne est là, à genoux, intensément unie à 
Jésus qui une fois de plus descend sur l’autel. 

Pendant une heure, les deux armées se font face, 
l’une en prière, l’autre abasourdie d'assister à une 
scène pareille. 


72 Jeanne, après avoir communié, s’est profon- 
dément recueillie avec le Christ présent en elle. 
Elle sort enfin de son action de grâces. Et c’est pour 
demander à ceux qui l’entourent si les Anglais « ont 
le visaae ou le dos tourné vers nous », « Le dos ! » 
lui répond-on. 

En effet, de plus en plus étonnés, et même apeurés, 
les Anglais avaient finalement renoncé définitivement 
à attaquer devant Orléans. 

Ils se repliaient à la hâte sur la route de Beaugency, 
abandonnant sur le terrain leur campement, leurs 
approvisionnements et même leurs malades. 



73 « Laissez-les aller, dit alors Jeanne. Ne nous 

battons pas le jour du Seigneur. >> 

C’est donc bien vrai cette fois. Le siège est levé, 
ce siège qui a duré cent quatre-vingt-dix jours. 

Orléans est délivrée comme Jeanne l’avait promis. 

Dieu a fait là le « signe » annoncé. 

Les Orléanais se ruent sur le camp anglais pour y 
récupérer tout ce qu’ils peuvent comme ravitaillement. 

Mais Jeanne ne prend pas le temps de se reposer. 
Ses Voix lui ont dit d'aller porter au Roi la nouvelle 
de la délivrance d’Orléans. 


74 Son épaule blessée la fait beaucoup souffrir. 

Pourtant elle se remet en selle, et la voilà de 
nouveau sur les routes. Elle compte trouver le Roi à 
Blois. En réalité il lui faut aller jusqu’à Tours, où 
Charles lui a fait dire que, de Chinon, il la rejoindrait. 

La belle rencontre que celle de cette vaillante fille 
de France, avec celui qu’elle est venue, « de par Dieu », 
rétablir dans son autorité! 

Devant son Roi, Jeanne s’agenouille. 

Mais il la relève aussitôt. 

Ensemble, cheminant côte à côte, ils font à Tours 
une entrée triomphale. 



75 Jeanne va pouvoir souffler un peu — et surtout 
faire soigner cette blessure de l’épaule qui, 
heureusement, ne s’est pas envenimée. 


Elle reste quinze jours à Tours. Mais elle trouve que 
c’est trop. Elle sait que l’armée, qui continue sans 
elle, a été battue. Dunois et quelques autres généraux 
ont essayé de reprendre Jargeau aux Anglais. Ils n’ont 
pas réussi et sont rentrés à Orléans déçus. Les soldats 
et le peuple disaient hautement qu’ils avaient été vaincus 
parce qu’ils n’avaient plus avec eux la Pucetle. 



76 Jeanne, toujours guidée par ses saintes, voit 
nettement la situation. Des renforts anglais sont 
en route. Elle a grand-hâte de mener Charles à Reims 
pour qu’il y soit sacré. 

On discute autour d’elle; bien des courtisans sont 
jaloux de son succès et essayent d’entraver ses projets. 
Jeanne tient bon, tout en souffrant beaucoup de voir 
que ce sont des Français qui, poussés par leurs intérêts 
personnels, travaillent ainsi contre la France. 






77 Profitant d’une accalmie chez l’ennemi, elle 
reprend l'offensive, et délivre en quelques jours 
Loches? Jargeau, Meung, Beaugency, Patay. 

Du coup, le peuple tout entier se lève, et les cris 
« au sacre » retentissent partout. Le timide Dauphin 
ne sait trop que faire. Jeanne le presse d’aller vers 
Reims. A la fin, il se décide, passant heureusement 
par-dessus l’avis de ses Conseillers. 

Et voilà Charles et Jeanne en route vers la ville du 
sacre, entraînant dans leur marche non seulement 
l’armée, mais toute une foule enthousiaste qui s’attache 
à leurs pas. 


78 C’est une marche triomphale, qui laisse stupé- 
faits ceux des ennemis qui y assistent. Car on 
passe au large de cités qui sont encore aux mains des 
Bourguignons, alliés des Anglais. Auxerre est ainsi 
dépassée, sans que la garnison ait même l'idée de tenter 
quelque chose pour endiguer cette marée humaine. 

Voici maintenant Troyes, ville où fut signé le honteux 
traité qui faisait passer la couronne de France au Roi 
d’Angleterre, appelant Charles le « soi-disant Dau- 
phin ». 



79 La ville est bien défendue. Les courtisans per- 
suadent le Roi que c'est folie de vouloir la prendre, 
Jeanne doit lutter d’abord avec tous ces trembleurs. 
(Il n’est jamais facile de faire son devoir !) Enfin, la 
voici à la tête des troupes, disposant tout pour la victoire. 
Elle va commander l’assaut. Mais que se passe-t-il dans 
l’autre camp 7 On agite les bras, on fait de grands signe* 
d’arrêter .. . 

Jeanne retient les soldats. Les portes de la ville 
s’ouvrent. L'évêque vient offrir au Roi la soumission 
de Troyes. 


80 Charles pardonne de bon cœur, et ce n’est pas 
en vainqueurs, mais en amis, en frères heureux 
de se retrouver, qu'on entre dans la ville sans avoir 
livré bataille. 

Après Troyes, Châlons-sur-Marne ouvrit ses portes 
au Roi de France. 

Reims était là, toute proche maintenant, Reims qui 
était restée du parti de la France et attendait dans 
l'allégresse celui qui allait être sacré, comme tous ses 
aïeux, dans sa cathédrale. 








81 On y entre bientôt. Une grande joie y attendait 
la Pucelle, avant même celle du sacre : elle y 
trouve ses parents et son bon oncle Laxart, venus de 
Domrémy pour revoir enfin leur Jeannette chérie, 
Jeanne tombe dans leurs bras en pleurant, 

Sur le cœur de sa mère, elle redevient une petite 
fille toute simple, se demandant encore ce qui lui était 
arrivé pour se trouver là, en armure d'argent, aux 
côtés d’un Roi qu’elle avait pour mission de faire sacrer. 

Et la mère et la fille mêlent leurs larmes, et adorent 
la volonté de Dieu qui a décidé cela. 


82 C’est ie 17 juillet 1429, Il y a seulement un peu 
plus de deux mois qu’Orléans a été délivrée. 

Le sacre va avoir lieu dans la magnifique cathédrale, 
selon le cérémonial prévu depuis huit siècles. 

La ville tout entière a pavoisé. Des draps blancs, des 
rideaux sont tendus partout, piqués de fleurs. Les 
cloches sonnent à ta volée. Les chefs principaux de 
l’armée s'en vont, dans leur plus belle tenue, à travers 
les rues de ta ville. 



83 Ils doivent en effet escorter la Sainte Ampoule 
qui contient l’huile du sacre. On conserve cette 
Ampoule dans l'église de saint Rémi — celui-là même 
qui sacra Clovis... 

Dans la cathédrale magnifiquement ornée, on 
s'écrase. 

Voici le Dauphin Charles, et derrière lui Jeanne. 
Elle porte par-dessus son armure une tunique de soie 
blanche fleurdelysée. Elle est si pure et si belle ainsi, 
que les larmes montent aux yeux des assistants qui la 
regardent. 



84 Derrière le Roi, elle remonte toute l’allée cen- 
trale jusqu'au chœur de la cathédrale. Elle tient 
fièrement à la main son étendard : « Il a été à la peine, 
il est juste qu’il soit à l'honneur », a-t-elle dit. 

La foule crie « Noël, Noël ! » ce qui était un cri de 
joie à cette époque. 

On entend au loin le Veni Creator. C’est le cortège 
de la Sainte Ampoule qui s’approche. Les généraux qui 
l’escortent pénètrent à cheval dans la cathédrale, par 
un privilège unique pour ce jour-là. 








85 L’Ampoule est placée sur l’autel, entre la cou- 
ronne (celle de saint Louis !) et le sceptre. 
L’archevêque de Reims, comme autrefois son prédé- 
cesseur saint Rémi l’avait fait pour Clovis, prend la 
main de Charles, le présente à la foule : « Voulez-vous 
l’accepter pour Roi ? » 

Un grand cri de joie lui répond. 

Charles alors étend sa main droite sur l’Evangile, 
et prononce d'une voix émue le serment. « Au nom 
de Jésus-Christ » il promet de défendre l’Eglise, d’em- 
pêcher le mal et de pratiquer en tout la justice et la 
miséricorde . 


86 Le Duc d’Alençon, celui que Jeanne appelle 
« mon gentil Duc », s’approche alors. C’est à 
lui que revient l’honneur d’armer le Dauphin chevalier, 
Il lui frappe l’épaule du plat de son épée, tandis que 
l'archevêque lui remet l'épée nue dans les mains. 
Charles baise cette épée, puis la dépose sur l’autel 
dans un geste d'offrande à Dieu. 

Le grand moment est venu, celui de faire au Roi 
les onctions sacrées. La foule retient son souffle. Les 
pigeons volètent partout dans la cathédrale. 

L’archevêque, avec l’huile prise dans la Sainte 
Ampoule, oint Charles de la même manière que l’ont 
été tous les Rois de France depuis Clovis. 


87 Puis il prend sur l’autel la couronne, l'élève 
au-dessus de la tête du Dauphin tandis que les 
Pairs de France la soutiennent avec lui. Et voici Charles, 
le timide Dauphin, devenu Charles VII, 

On lui met maintenant le marfteau d'hermine. On 
lui donne le sceptre. On le conduit au trône d’or. 

Jeanne alors se jette à genoux devant le Roi et lui 
dit en pleurant ; «. Gentil Roy, voici qu’est exécuté le 
plaisir de Dieu qui voulait que je fasse lever le siège 
d’Orléans et que je vous amenasse en cette cité de 
Reims pour y recevoir votre saint sacre ». 


88 La cérémonie est terminée. Le sacre du Roi, 
c’est l’unité de la France qui se refait, après de 
si grandes épreuves. 

La joie est dans tous les coeurs. Et Jeanne est fêtée, 
entourée, vénérée. 

Elle retrouve ses parents, ses amis, tous les siens 
venus de Domrémy et des environs jusqu'à Reims, Elle 
a le mal du pays. « Dieu veuille, dit-elle, que je puisse 
me retirer et aller servir mon père et ma mère, garder 
leurs troupeaux avec ma sœur et mes frères qui seront 
si heureux de me revoir. » 




89 On voit que la gloire et les honneurs ne lui ont 
pas tourné la tête. Elle reste la simple jeune fille 
qu’elle était, et elle se demande si sa mission n’est pas 
maintenant terminée. 

Mais le Roi la prie de l’accompagner à Paris, où 
il est décidé à entrer. C’est un voyage triomphal. La 
Pucelle et le Roi sont reçus partout avec tous les hon- 
neurs; on jette des fleurs sur leur passage, on les retient 
à des fêtes qu’on a organisées pour eux . Jeanne souffre 
un peu de tous ces retards. 


90 Elle sait que l’armée anglaise se regroupe. Et 
pendant ce temps, les négociations entreprises 
avec le Duc de Bourgogne — qui tient Paris — échouent. 

Elle prie plus ardemment que jamais et fait pénitence 
pour obtenir ta grâce divine. Les Conseillers du Roi 
la jalousent toujours et ne cessent de la critiquer, 
essayant de diminuer son mérite. 

Le 18 août, tout le cortège royal entre à Compiègne. 
H y a déjà un mois que le Roi est sacré. Le Roi est si 
bien reçu en cette ville, qu’il s’y installe, peu pressé 
d’aller se mesurer aux Anglais devant Paris. 



91 Toutes les cités des environs le font prier de 
venir aussi, pour qu’il soit fêté et honoré. C’est 
Creil, Pont-Ste-Maxence, Chantilly... et bien d'autres, 
qui retournent ainsi à l’unité française. 

Partout on danse, on s’amuse, on festoie. 

Jeanne s’inquiète davantage du retard accumulé, 
qui peut nuire beaucoup à la reprise de Paris. Le Roi 
se contente de lui sourire gentiment en lui disant de 
ne pas se tracasser ainsi. 

Elle a pourtant bien raison, car les chefs de l’armée 
anglaise profitent, on s’en doute, de ces délais toujours 
renouvelés. 


92 N’y tenant plus, Jeanne et le Duc d’Alençon 
laissent là le Roi et sa cour, et prenant la tête 
des troupes, ils marchent sur Parts. Le 26 août, ils sont 
à Saint-Denis où ils installent leur camp en attendant 
le Roi, auquel ils envoient sans cesse des estafettes 
pour le supplier de se hâter. 

Rien n’y fait. Mal entouré, mal conseillé, Charles VU 
fait tout le contraire de ce qu’on lui demande, il signe 
en secret une trêve et promet même d’abandonner 
aux Bourguignons la ville de Compiègne. De mauvaise 
grâce, il vient enfin jusqu’à Saint-Denis. 








Ô3 Mais il a, en somme, détruit de ses propres mains 
les chances de réussite. 

Voici Jeanne et les siens à La Chapelle, petit village 
au nord de Paris (et qui est maintenant l’un des q u art i ers 
de la ville). 

Ce soir-là, comme à son habitude, Jeanne veille et 
prie pour la bataille du lendemain. 

Pour pouvoir monter à l’assaut des murs, il faut 
combler les fossés : or, ceux-ci sont pleins d’eau. Jeanne 
y fait jeter des- fagots. Mais ces opérations retardent 
l’assaut Les assaillants sont criblés de flèches, Jeanne 
en reçoit une, à la cuisse. Elle tombe. 


94 Et cette fois elle comprend qu’elle n’aura pas la 
victoire. Le soir descend rapidement. On est 
obligé de cesser le combat et de rentrer tristement au 
camp. 

Le timide Roi croit voir dans cet échec — dont la 
faute est à lui et à ses Conseillers — une raison supplé- 
mentaire de négocier... en abondonnant évidemment 
un morceau de la France. 

Jeanne en est désolée. Elle sent bien qu’on ne veut 
plus l’écouter. On lui fait pourtant des cadeaux; on 
la flatte par de belles paroles; mais on ne suit plus 
ses directives, qui cependant viennent du Ciel. 





95 Elle se prend alors de dégoût pour ce milieu de 
courtisans déloyaux, et avec ses Fidèles compa- 
gnons d'armes, le Duc d’Alençon, La Hire, de Boussac, 
Xaintrailies et les autres, la voilà partie vers les pro- 
vinces menacées par l’offensive anglo-bourguignonne. 

On reprend ainsi Saint-Pierre-le-Moûtier, mais on 
échoue devant La-Charité-su r-Loi re t faute de vivres 
et de munitions en quantité suffisante. 

Tout de même, dans toute cette région, grâce à 
l’action de Jeanne, les populations reprirent espoir, 
ayant senti passer le souffle de la victoire. 


96 L’automne s’avançait, déjà froid. Et les Voix ne 
cessaient de redire à Jeanne : « Paris, Paris ! •> 
La voici donc revenue près du Roi, triste du nouvel 
échec de La-Charité, lui répétant sans cesse l’ordre 
des Voix, le suppliant d’y obéir. 

Charles VII ne répond pas: il ne fait rien. Et les mois 
d’hiver s’écoulent tout pareils : le Roi passe de ville 
en ville, toujours fêté, s’arrêtant ici et là au gré de sa 
fantaisie. Jeanne le suit, la mort dans l’âme, priant et 
pleurant. A chaque arrêt elle renouvelle ses suppli- 
cations. Inutilement. 





97 A la fin, le Roi lui dit qu’il n'a pas renoncé à 
l’espoir d'une entente avec le Duc de Bourgogne. 
Mais Jeanne sait bien que cela ne peut se faire qu’au 
prix de lourdes concessions, Ne chuchote-t-on pas que 
Charles VII aurait promis Reims aux Bourguignons... 
Reims ! La ville du sacre ! 

Une députation vient bientôt de cette ville vers Jeanne, 
la suppliant de défendre sa cause auprès du Roi. 
Celle-ci s’y emploie, on devine de quel cœur. Mais le 
Roi, agacé — et sentant bien au fond qu’il a tort — 
renvoie Jeanne un peu vivement. 


98 La Puceile n’en peut plus cette fois. Elle quille 
la Cour pour rejoindre les troupes qui se battent 
ici ou là. On arrive à la Semaine Sainte. Jeanne s’arrête 
à Melun pour y passer cette grande semaine et participer 
à tous les offices religieux. 

Et c’est en cette ville qu’elle reçoit de ses saintes 
cette annonce : 

« Aie tout en gré. Tu seras prise avant juin, il faut 
qu’il en soit ainsi. Dieu t’aidera. » 

On peut supposer la réaction de Jeanne devant 
cette nouvelle. 



99 << Aie tout en gré », quel conseil magnifique. 

Ses saintes lui disent d’accueillir tous les évé- 
nements de sa vie d’un même cœur vaillant et joyeux. 

Elle va être faite prisonnière. Après les honneurs, 
ce sera la captivité, le supplice... mais « ii faut qu'il en 
soit ainsi ». C’est comme cela qu'elle achèvera de 
sauver la France. 

« Dieu t’aidera. » Ses saintes lui promettent que la 
grâce ne lui manquera jamais pour tout supporter. 
Dieu sera avec elle dans la souffrance comme il l’a 
toujours été depuis son enfance. Et il l’aidera à bien 
souffrir et à bien mourir, comme elle a bien vécu en 
faisant sa volonté. 


100 Elle sait maintenant que- ce n’est pas seulement 
le sacrifice de son pays, de ses parents, de sa 
vie de jeune fille, que Dieu lui a demandé en lui envoyant 
sa mission. 

Comme son Maître Jésus, elle doit aller jusqu’au 
bout du don de soi, en livrant sa vie même. De tout son 
coeur, forte de la grâce promise et qu’elle sent en elle, 
elle accepte cette annonce de ses saintes. 

Et la joie continue d’habiter en elle avec la sérénité, 
tandis qu’elle poursuit vaillamment la lutte pour la 
libération de sa patrie. 







101 Elle reprend ainsi Lagny. Mais elle apprend 
que le Duc de Bourgogne s’apprête à assiéger 
Compiègne, car il tient décidément à cette ville. 

On est en mai 1430. A tout moment, Jeanne entend 
résonner en elle l'annonce des saintes : tu seras prise 
avant juin. Mais la peur ne l’arrête pas. Jusqu’au bout 
elle accomplira sa mission. La voilà donc qui se précipite 
vers la ville en danger. Les Bourguignons y arrivent 
aussi en masse, La lutte est dure, On gagne du terrain, 
puis on le reperd. Jeanne va triompher, lorsqu’un 
renfort inattendu parvient aux ennemis. 


102 La peur se répand parmi les nôtres. Jeanne est 
partout, empêchant ‘ la fuite, remontant les 
courages. La bataille est devenue un sanglant corps 
à corps. 

La Puceiie se trouve soudain séparée des siens. 
Anglais et Bourguignons l’entourent, la désarçonnent et 
finalement la font tomber de cheval en hurlant sauva- 
gement : « Rendez-vous, rendez votre foi ! » A quoi 
Jeanne, prisonnière pourtant, répond fièrement en 
redressant la tête : « J’ai juré et donné ma foi à un 
autre qu’à vous, et je tiendrai mon serment ». Cet 
Autre, c’est le Seigneur. 



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1 03 Cependant, ivres de joie, les ennemis clament • 
« Elle est prise, elle est prise ! » Ils en sont 
comme surpris, car ils la croyaient sorcière et impre- 
nable. 

Jeanne, elle, n’est pas surprise. Voici que l’annonce 
de ses Voix est réalisée. « Il faut qu’il en soit ainsi », 
ont ajouté les saintes. Elle est donc sûre d’être dans la 
volonté divine. Et cela lui met une grande paix dans 
lame. Elle commence déjà *à sentir la vérité de la 
promesse qui terminait l’annonce : « Dieu t’aidera ». 
Elle se tait, et du fond de son cœur, avec toute sa vail- 
lance, elle adore et dit merci. 


104 C’est son chemin de croix qui va commencer. 

La voici donc aux mains des ennemis du Roi et 
de la France. Le Duc de Bourgogne ne cache pas sa 
joie,. Il écrit à son oncle le Duc de Savoie : « Nous 
sommes grandement réconfortés de la guerre; car le 
23 mai, à 6 heures, les assiégés ayant fait une sortie, 
celle qu’ils appellent la Pucelle et plusieurs capitaines, 
chevaliers, écuyers et autres ont été pris, noyés ou 
tués... » Il était pourtant français aussi, ce Duc de 
Bourgogne, mais l’ambition, le désir d’être Roi l’avaient 
fait devenir ennemi de la France. 







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105 il ne gagna pas pour autant la bataille. 

Compiègne, malgré la prise de Jeanne, résista 
héroïquement et ne tomba pas entre ses mains. 

Le sacrifice de la Pucelle ne fut donc pas inutile. 

Elle a bien rempli sa mission. L’unité renaît dans le 
beau pays de France. 

Le traité d’Arras, conséquence de la défaite des 
Bourguignons à Compiègne, va rallier les princes à 
la Couronne. Et bientôt, c’est tous ensemble, enfin 
unis, que les Français renverront chez eux les étrangers, 
selon le /ceu et la promisse de Jeanne « qu’ils s'en 
aillent en Angleterre ». 


1 06 Jeanne est la prisonnière de Jean de Luxembourg, 
puisque c’est un archer de son armée qui l’a 

prise. 

Pourtant, tes Anglais la réclament. Ils lui en veulent 
à mort d’avoir pris en mains et si bien défendu la cause 
de Charles VII, alors que sans elle le royaume de France 
aurait passé au Roi d’Angleterre. 

Et puisqu’elle a toujours dit qu’elle avait reçu sa 
mission de Dieu, ils veulent qu’on la juge au point 
de vue religieux. 



107 lis ne veulent pourtant pas recourir au Pape, 
car ils craignent — à juste titre - que Rofne ne 
leur donne tort après examen loyal de l’affaire. 

Alors, ils se tournent vers un évêque qui leur est 
tout dévoué, et ils le chargent de mener le procès de 
Jeanne. Cet évêque, l’Histoire gardera son nom, c’est 
Cauchon, l’évêque de Beauvais. 

Ainsi, de même que Nôtre Seigneur a été jugé et 
condamné par les prêtres juifs, de même il se trouvera 
un évêque, français de nom seulement, qui jugera et 
condamnera une sainte, pour faire plaisir aux ennemis 
de sa patrie. 


108 Dieu se serf ainsi des défauts des hommes. Il 
permet que l’envie, la méchanceté triomphent 
en apparence. Mais c’est pour augmenter le mérite de 
ceux qui L’aiment assez pour suivre Jésus jusqu'au 
bout, jusqu’au Calvaire, jusqu'au martyre. 

Jeanne achèvera de sauver la France en lui faisant 
le don de sa vie en pleine jeunesse. 

C’est donc comme « sorcière » qu’on va la juger. 
Et sorcière veut dire justement quelqu’un qui est en 
dehors de Dieu et s’entend avec le diable. 

Elle, la fille de Dieu, l’amie de sainte Catherine, de 
sainte Marguerite et de l’Archange saint Michel... 




109 Mais les Juifs traitaient bien Jésus de fou, de 
séducteur, de buveur et autres injures ! Où 
son Maître a passé, elle passera aussi , toujours soutenue 
par la grâce . 

Voici donc Jeanne enfermée, au château de Beaulieu 
d’abord, puis promenée de château fort en château 
fort. Jean de Luxembourg est très fier de sa capture 
et tient à s’en glorifier partout, Elle reste finalement 
quelque temps au château de Beaurevoir, près de 
Cambra i . 

Elle sait qu’on se bat encore à Compïègne et elle ne 
songe qu’à s'évader pour rejoindre l’armée. 


110 Ses Voix ne semblent guère approuver ce projet. 

Mais elle n’y tient plus. Elle se jette du haut de 
la tour où elle est enfermée. Elle se blesse au sol et 
on vient l’y ramasser, pleurant de chagrin de n’avoir 
pu réaliser son évasion. Sainte Catherine, compatis- 
sante, lui dit alors : « qu’elle guérirait, et que ceux de 
Compiègne seraient secourus ». 

Jeanne se tint tranquille. 

Pendant ce temps, Jean* de Luxembourg la vendait 
aux Anglais. Le Christ Jésus fut ainsi vendu — trente 
deniers — par Judas. 



111 La rançon de Jeanne fut fixée à 10.000 livres, 112 Et comme si ce n était pas suffisant, on la mit 

ce qui était une rançon royale ! encore dans une cage de fer, où elle fut liée, 

Et Jeanne repartit, de forteresse en forteresse , jusqu’au nous dit celui qui fut son gardien, par le cou, les pieds 

Crotoy (embouchure de la Somme) où une escorte et les mains. 

anglaise en prit possession. Elle fut alors amenée Pour la faire souffrir davantage, on poste auprès 

jusqu’à Rouen où elle arriva pour Noël. Noël, fête de d’elle cinq soldats anglais qui l’insultent sans cesse, 

joie ! Pour elle, hélas, c’était le cachot, la privation ne pouvant supporter de voir cette « sorcière » si 

totale de la liberté, de la lumière du jour, de la belle belle, si pure et malgré tout si calme en face d’eux, 

nature qu’elle aimait tant Jeanne prie; ses saintes la réconfortent. Elle est sûre 

On l’enferma dans la forteresse construite par de l’amitié et de l’aide de son Dieu. Tout le reste est 

Philippe-Auguste, à la Tour de Bouvreuil. peu devant cette magnifique certitude. 






113 De ce Noël 1430 jusqu’au 30 mai 1431 , cinq longs 
mois, Jeanne restera enfermée. On la sortira 
seulement pour la faire comparaître devant ses juges. 

Dans cette prison, elle souffrira de toutes les manières : 
du manque d’air d’abord, et de la faim, et de la maladie 
quand on la ramènera fiévreuse et épuisée des longs 
interrogatoires. 

Bien plus encore, elle y souffrira moral-ement, n’ayant 
pas une minute de repos car on lui laissera sans cesse 
autour d’elle des hommes infâmes, mis là exprès pour 
essayer de porter atteinte à sa pureté. 

Elle y sera privée surtout de Jésus-Hostie. Car on I ui refu- 
sa même l’Eucharistie, excepté le matin de son exécution. 


114 Elle en versera des larmes, la pauvre Jeanne ! 

Elle priera et suppliera qu’on la mette dans une 
prison de femmes, loin de ces hommes abjects contre 
lesquels elle s’épuise à lutter. 

Mais rien n’y fera : on a décidé qu’elle devait souffrir 
le plus possible. On. veut surtout la faire tomber dans 
le péché, pour pouvoir l’en accuser après. 

Dieu a permis que Notre Seigneur lui-même fût 
tenté par Satan. Il le permit aussi pour la sainte de 
France, mais en même temps, il la fortifia sans cesse. 
« Dieu t’aidera », lui avaient dit ses Voix. 


115 Le mercredi 2 1 février 1431, on la sort pour la pre- 
mière foisdesacage. La voilàdevant cesjuges sa ns 
conscience qui l’ont condamnée d'avance. Mais ils espè- 
rent obtenird'elle des réponses qui justifient leur verdict. 

Aussi vont-ils, eux les savants, jouer avec cette fille 
des champs comme un chat avec une souris. Sans cesse 
ils essaieront de lui faire dire ce qu’il faudrait pour 
qu’ils puissent la déclarer hérétique. 

Il fallait bien qu’elle soit aidée directement par Dieu 
pour ne pas tomber dans leurs pièges. 

Pour ce qui est de son nom, elle répond joliment : 
« A Domrémy on me nommait Jeannette; en France, 
on m'appelle Jeanne ». 


116 Jea nne demande, comme c’est son droit, un 
conseiller pour l'aider à formuler ce qu’elle 
désire répondre. On le lui refuse. 

Elle est donc là, seule, debout devant ses juges comme 
Jésus devant Caïphe, unie intérieurement à ce Dieu 
qui vit en elle par la grâce, et comme recevant à mesure 
les réponses qu’il lui faut donner aux questions posées. 

On lui demande de prêter -serment. Elle répond : 
« De mon père, de ma mère et des choses que j’ai faites, 
depuis que j’ai pris le chemin de France, volontiers je 
jurerai. Mais des révélations à moi faites de par Dieu, 
je ne les révélerais pas. même si on devait me couper 
la tête... » 






117 A la question : « Qui vous a appris votre 
croyance ? » Jeanne sent ses yeux se mouiller. 
Elle revoit son petit village, et sa chère maman, la 
bonne Romée ; «J’ai appris de ma mère Pater noster, 
Ave Maria, Credo, répond-elle. Je n’ai pas appris 
d’autre personne ma croyance, sinon de ma mère ». 

Cauchon veut ensuite interdire à Jeanne toute tenta- 
tive de fuite : « Je n’accepte pas cette défense, dit-elle 
fièrement. Si donc je m'échappais, on ne pourrait 
m’accuser d’avoir trahi une promesse. » 


118 Deuxième audience. On la fait parler de son 
pays; on lui demande si elle a appris un métier : 
« Je sais coudre et filer, et en cela, ne crains aucune 
femme de Rouen ». 

On lui demande aussi des détails sur ce que lui disaient 
ses Voix. « Elles m’ont appris à me bien conduire... 
Ce sont elles qui m’ont guidée. » — « Vos Voix vous 
parlent-elles souvent ? » — «Hl n’est pas de jour que 
je ne les entende. » — « Que leur demandez-vous ? » 
— « Le salut de mon âme. » 

Le greffier prend note de tout cet interrogatoire, 
qu’on essaie ensuite de falsifier, car il tourne vraiment 
trop à l’honneur de celle qu'on veut condamner. 



119 Les audiences se succèdent ainsi, montrant tou- 
jours plus sa force d'âme et son intelligente 
finesse . 

Elfe a des réparties qui sidèrent ses juges. 

On continue d’exiger qu'elle prête serment de tout 
dire, c’est-à-dire même les révélations dont elle avait 
reçu ordre de ses saintes de ne les transmettre qu’au 
Roi. Elle s’y refuse évidemment. Et comme on lui 
dit qu’elle se fait ainsi du tort, elle exprime dans une 
belle réponse qu’elle sait bien que de toute manière 
on veut la perdre : « Ne m’en partez pas davantage, 
je viens de Dieu. Renvoyez-moi à lui. » 

Mais Cauchon se fâche. 



120 Il insiste. Il lui dit qu'il a le droit d’exiger ce 
serment, comme étant son juge. 

« Vous dites que vous êtes mon juge, lui répond 
fièrement Jeanne. Avisez à ce que vous ferez ; vous vous 
mettez en grand danger. Je vous répète que je suis 
envoyée de Dieu. » 

Quelle belle assurance chez cette jeune fille mal- 
traitée de toutes les manières, tenant tête à ces grands 
personnages, et trouvant toujours le mot juste pour 
répondre à leurs perfides questions. 

On revient aux Voix. On lui demande quand elle 
les a entendues pour la dernière fois. 






121 «Ce matin même, elles m'ont éveillée, j ai joint 
les mains pour les prier. Elles m’ont dit de vous 
répondre hardiment ». 

Les juges sont vexés. Ils s’énervent, ne sachant plus 
quelle question poser. 

C'est alors que l’un d’eux, Jean Beaupère, lui 
demande brusquement : 

« Jeanne, êtes-vous en état de grâce ? » 

Et Jeanne de répondre humblement : « Si \e n'y suis 
pas, Dieu m’y mette; si j’y suis, Dieu m’y garde. » 
Réponse admirable, qui devrait convaincre le Tribunal 
de son innocence. 


122 Mais au lieu d’être désarmés par une telle 
sagesse, visiblement inspirée de Dieu, les juges 
disent que c’est Satan qui dicte les réponses à Jeanne. 
On croit entendre à quatorze siècles de distance, les 
Pharisiens dire à Jésus que c'est par le prince des démons 
qu’il chasse les démons. Mais ces hommes aveuglés 
par la haine, ont oublié les leçons de l’Evangile. 

Jeanne est ramenée dans sa geôle. Pour la mettre 
davantage en péril, on l’a retirée de sa cage de fer. 
Les soldats sans scrupules sont avec elle- Et ce soir 
elle est malade, elle a la fièvre; elle sent qu’elle ne 
pourra pas se défendre comme tes autres nuits. 



123 On lui fait une saignée qui l’affaiblit encore. 

Alors, elle se tourne vers le Ciel qui seul peut 
la protéger puisque sur terre elle est, comme son Maître 
le fut, abandonnée de tous. 

Et le Ciel répond à sa supplication. Pendant trois 
jours qu’elle fut ainsi malade, ses terribles compagnons, 
au lieu de profiter de sa faiblesse, la laissèrent tranquille 
— sans bien comprendre ce qui leur arrivait. Ils l'ont 
reconnu eux-mêmes sur la fin de leur vie. Quelque chose 
de plus fort qu’eux les a retenus. Dieu prenait direc- 
tement la défense de sa fille bten-aimée. 


124 Après ces trois jours de répit, on la traîne à 
nouveau, à peine remise, devant le Tribunal. 

Les questions les plus ridicules lui sont posées. C’est 
ainsi qu’un juge lui ayant maladroitement demandé si 
saint Michel, dans ses apparitions, était habillé, Jeanne 
lui répond finement : « Croyez-vous que Dieu n’ait 
pas de quoi le vêtir ? » 

Cauchon lui demande si elle a eu l’occasion de blesser 
ou de tuer quelqu’un sur le champ de bataille. 

— Jamais, répond-elle, je portais ma bannière. 

— Préférez-vous votre • bannière ou votre épée ? 

— Ma bannière, quarante fois plus ! 





125 On piétine. Le procès n’avance pas. Par ses 
réponses intelligentes, Jeanne déjoue toutes les 
ruses de ceux qui veulent la convaincre de sorcellerie. 

On ne recule même pas devant la traîtrise. L'un des 
juges, Loyseleur, se déguise et va la trouver dans sa 
prison se dit lorrain comme elle et ami de Charles VII. 
Il la met en confiance, la fait parler, tandis que par un 
trou fait dans le mur, on enregistre dans la pièce à côté 
tout ce qu'elle dit. Toutes les époques ont vu de ces gens, 
qu’on appelle des « moutons », fatre ainsi semblant 
d'être l'ami d'un prisonnier, pour pouvoir le trahir 
ensuite. 



126 Et l'on complote; et l’on se livre à toutes sortes 
de machinations dans les comptes rendus des 
débats. La loyauté de Jeanne, sa confiance en ce Loyse- 
leur sont payées par la méchanceté et le mensonge. 

Son attitude devant le Tribunal est tellement digne 
et fière que bien des assistants sont remués, hésitent. 

Cauchon voyant qu’il ne gagne rien décide donc de 
poursuivre les interrogatoires à la prison même, pour 
éviter cet ascendant que Jeanne prenait malgré tout 
sur les assistants des séances. 



127 Elle sait d'ailleurs qu’elle est perdue. Ses Voix 
le lui ont annoncé; elles lui disent maintenant : 
« Ne t'effraie pas de ton martyre. Prends tout en gré. 
Tu monteras, enfin, au royaume du Paradis. » 

Hais loyalement, elle se défend jusqu’au bout comme 
elle le doit. Elle en appelle au Pape : 

« Henez-moi devant notre Saint-Père le Pape et je 
lui dirai, à lui, tout ce que je dois répondre. » Et comme 
on lui rétorque qu'on va envoyer le procès à Rome 
afin que le Pape puisse l'étudier et juger l'affaire ; 


128 « Non, dit-elle. Je ne sais pas ce que vous met- 
triez dans le procès; je veux être menée au 
Pape pour que lui-même m’interroge et que je lui 
réponde. » 

Hais cela, on s’en doute, ne fait pas l’affaire de ces 
juges égarés par l'orgueil et la haine. Ils l’accusent de 
ne pas vouloir obéir à l'Eglise en leur personne. « Je 
suis soumise à l'Eglise, leur dit Jeanne, mais Dieu 
premier servi ! Je ne réponds rien que je prenne dans 
ma tête; ce que je réponds est du commandement de 
mes Voix; elles ne me commandent pas de désobéir 
à l’Eglise; mais Dieu premier servi. » 








129 Non certes, elle ne veut pas désobéir à l'Eglise, 
la vaillante chrétienne qui a déjà répondu à une 
question précédente : « J’aime Dieu, je le sers; je suis 
bonne chrétienne, bien baptisée et je mourrai bonne 
chrétienne. Je voudrais aider et soutenir l’Eglise de 
tout mon pouvoir. » 

Elle aime trop l’Eglise du Christ pour lui désobéir, 
mais elle sait que tous ces juges ne représentent pas 
la pensée de l’Eglise. Elle les sait aveuglés, c’est pour- 
quoi elle demande si fort d'être conduite au Pape ! 


130 On continue de la harceler. On paraît s'étonner 
qu’elle ait pu être prise, si elle est ce qu’elle dit. 
Et Jeanne de répondre avec vaillance : « Puisqu’il 
plaît ainsi a Notre Seigneur, je crois que c’est pour le 
mieux que je sois prise », 

Comme on lui fait reproche d'avoir quitté ses parents, 
Jeanne a cette réponse splendide ; « Puisque Dieu le 
commandait, il fallait partir. J’aurais eu cent pères et 
cent mères et j'eusse été fille de roi, je serais partie ». 

Quelle leçon elle nous donne en ces quelques mots ! 



131 Le 9 mai, on lui relit une fois de plus les points 
sur lesquels on veut la faire revenir, et pour 
arracher plus facilement — pense-t-on — un aveu, on 
la menace de la torture. 

Les instruments sont là, tout prêts. Et les bourreaux 
se tiennent à côté, prêts également à les utiliser pour 
briser, déchiqueter, faire souffrir. 

Quelle va être la réaction de la jeune fille ? Cette 
épreuve n'est-elle pas au-dessus de ses forces ? Va-t-etle 
céder devant cette promesse de torture ? 

Ecoutons-la . 


132 « Vraiment, si vous deviez m'écarteler ies 
membres et faire partir l'âme hors du corps, 
je ne vous dirais pas autre chose. » 

Une telle vaillance stupéfait les membres du Tribunal, 
qui ne s’attendaient vraiment pas à trouver pareille 
force d’âme chez une si jeune fille. 

Ils renoncent donc à la soumettre à la torture, 
comprenant parfaitement qu’ils n’y gagneront rien. 







1 33 Ils cherchent alors toujours des moyens nouveaux 
de perdre Jeanne. Mais à la fin, ils ne savent plus 
que lui demander. Sans cesse on lui repose les mêmes 
questions. Sans cesse on lui renouvelle les mêmes 
reproches. 

Voyant qu'on n’en sort pas, on imagine un autre 
moyen. Depuis si longtemps elle réclame d'être mise 
en une prison de femmes et d’être délivrée de ses tristes 
compagnons de cachot ! On va essayer de la prendre 
par-là. 



134 On prépare donc une espèce d’abjuration dans 
laquelle elle déclare renoncer à ses erreurs, 
On en mélange si bien les phrases que Jeanne ne com- 
prend pas clairement ce qu’on lui fait dire, 

El le est ti rée de son cachot ; on la fait monter dans une 
charrette pour la conduire au cimetière St-Ouen où 
va avoir lieu la scène, devant la foule assemblée. 



135 Et alors, on l’exhorte, par un long sermon, à 
reconnaître ses erreurs. Le prédicateur ayant 
terminé en déclarant à Jeanne : « Ton Roi, qui se dit 
Roi de France, est devenu, en croyant à toi, hérétique 
et schismatique », Jeanne s’écrie bien fort ; « Par ma 
foi, sauf votre respect, j’ose bien vous dire et jurer sur 
ma vie qu’il n’est point tel que vous dites, mais que 
c’est le plus noble des chrétiens, et qui aime la foi et 
l’Eglise ». 

Chère petite Jeanne : elle a gardé toute son affection 
dévouée à Charles VII, malgré l’ingratitude de ce 
dernier à son égard. 


136 On lui reproche ensuite cet « habit d’homme » 
qu’elle a pris — sur le conseil de ses saintes — 
pour aller sauver la patrie. 

« J’ai pris habit d’homme parce que j’avais à être 
parmi des gens d'armes, avec lesquels il était plus sur 
et plus convenable de se trouver en habit d’homme que 
de femme, et ce que j’ai fait, je l’ai bien fait ». 

Ils savent bien, ces juges méchants, pourquoi dans 
sa prison, entourée qu'elle est de soldats sans scrupules, 
Jeanne a gardé le costume masculin qui lui est une pro- 
tection . 







137 Mais ils font semblant de l’ignorer et font croire 
à une mauvaise volonté évidente de Jeanne à 
ce sujet. 

On l’adjure de se rétracter : 

— « Les faits et dits que vous avez faits et qui sont 
réprouvés, voulez-vous les reprendre ? 

— Je m'en rapporte à Dieu et à notre Saint Père 
le Pape. » 

Toujours la même réponse de Jeanne, réponse de 
fidélité absolue à sa foi et à l’Eglise dans son Chef 
suprême . 



138 Mais voici que le traître Loyseleur s’approche 
d'elle : « Jeanne, croyez-moi. Si vous le voulez, 
vous serez sauvée. Acceptez habit de femme et faites 
tout ce qui vous sera ordonné. Sinon vous êtes en péril 
de mort. » 

Jeanne semble hésiter. 

Tombe-t-elle dans le piège tendu par le traître ? 

Ou bien la peur du feu, très vive en elle — on le 
comprend — la domine-t-elle un instant ! 

On l'entend dire : « Je ferai tout ce que vous voudrez ». 



139 On lui lit une formule d’abjuration. 

« Je ne sais pas ce que c’est q u 'abjurer », dit-elle, 
et elle demande qu'on la conseille. 

On la prie de signer le papier. Si elle ne signe pas, 
elle sera brûlée. 

« J’aime mieux signer qu’être brûlée. » 

Mais, d’après des témoins, elle semble comme 
inconsciente de ce qui se passe exactement à ce moment. 

Elle fait encore pourtant cette solennelle déclaration : 


140 « Je m’en rapporte à la conscience des juges pour 
savoir si je dois révoquer ou non. Je n’entends 
point révoquer quelque chose, si cela ne devait pas 
plaire à Notre Seigneur. » 

« Signe », loi dit-on. Et on lui présente un document 
qui en réalité n’est pas celui qu’on lui a lu. On lui 
tient la main pour qu’elle trace son nom. 

Et vite elle demande, selon qu’on le lui a promis, 
« qu’on la mène en prison d’Eglise, afin qu’elle ne soit 
plus entre les mains des Anglais ». 








141 Elle croit être enfin délivrée des honteux soldats de 
son cachot. Mais on l’y ramène, a près I ui avoi r rem- 
placé ses vêtements masculins par des habits de femme. 

La malheureuse proteste énergiquement. Elle voit 
qu'on l’a trompée. Et elle passe une nuit plus terrible 
que jamais, battue par ses compagnons dont elle a 
bien du mal à se défendre. 

Le jour de la Trinité, 27 mai, Jeanne est de nouveau 
vêtue en homme. Elle expliquera le lendemain, à l’Abbé 
Massieu, excellent prêtre qui a la responsabilité de fa 
prisonnière et fait ce qu’il peut pour adoucir son sort, à 
la suite de quelle nouvelle méchanceté de ses geôliers 
elle s'est trouvée obligée de reprendre ce costume. 


142 Naturellement, l’événement est aussitôt rapporté 
au Tribunal : la prisonnière a été infidèle à sa 
parole, elle a repris le costume masculin. 

Pauvre Jeanne ! On a été autrement infidèle envers 
elle, puisqu’on lui avait promis de la mettre en prison 
de femmes ! Mais cela, on ne le dit pas. 

Et ses juges viennent solennellement constater qu’elle 
a failli à sa parole. 

Jeanne se plaint à eux de la manière injuste dont 
elle est traitée. 



1 43 « J ai repris cet habit, dtt-elle, parce qu’on n’a 
point tenu ce qu’on m’avait promis, à savoir 
que j'irais à la messe et recevrais mon Sauveur... J'ai 
fait cela pour la défense de ma pudeur, qui n’était pas 
en sûreté en habit de femme avec mes gardes... Je me 
plains grandement des tourments et violences qu’on 
m’a faits... J’aime mieux mourir que d’être aux fers 
dans cette prison... » 

Et Jeanne pleure abondamment. Elle a le coeur trop 
lourd de constater la méchanceté des uns et la lâcheté 
des autres. 



144 L’évêque Cauchon lui demande : « Depuis 

jeudi, avez-vous entendu vos Voix ? » 

« Oui, répond Jeanne humblement. Elles m’ont dit 
que j’avais mal fait en révoquant, par crainte du feu, 
ce que j’avais déclaré auparavant, » 

Et Jeanne, ayant énoncé ses regrets, ajoute coura- 
geusement : « J’aime mieux faire ma pénitence en. une 
fois, à savoir mourir, que d’endurer plus longtemps le 
tourment de cette prison, je ne comprenais point ce 
qui était en la formule d’abjuration, et je l'ai dit, 
ajoutant que je n’entendais rien révoquer qu’il ne plût 
ainsi à Notre Seigneur. » 





145 Cette droiture, qu’ils sont bien obligés de recon- 
naître, devrait désarmer les juges. Mais non, il 
faut qu’elle meure. C’est décidé d’avance. 

Aussi Cauchon se contente-t-il de lui répondre : 
« Vous êtes donc hérétique, obstinée et rechue ». 

Et sortant de la prison, il se frotte les mains et déclare 
joyeusement aux Anglais qui l’attendent dehors : 
« Ça va, ça va ! Vous pouvez faire bonne chère. C’est 
fait. Elle est prise. » On peut bien dire qu’il prononce, 
par ces quelques mots, sa propre condamnation devant 
l’Histoire. 


146 La sentence est mise au point. C’est le 29 mai. 

Et l'aube du 30 mai se lève sur Rouen. Jeanne 
offre à Dieu cette nouvelle journée qui commence, 'et 
dont elle ne sait pas encore que c’est la dernière de sa 
vie terrestre. 

Voici Frère Martin et Frère Jean qui s'en viennent 
la voir de très bonne heure : 

« Monseigneur l’évêque de Beauvais nous envoie 
vous annoncer votre mort prochaine », fui disent 
tristement les deux religieux. 



147 Entendant cela, Jeanne sentit en elle la révolte 
de la vie et de la jeunesse. Certes, elle s’attendait 
à cette nouvelle et avait offert d’avance son martyre. 

Mais cela ne l’empêche pas de rester une toute jeune 
fille — elle n’a pas 20 ans ! — à laquelle le supplice 
du feu cause une peur effroyable. 

Comme son Maître du jardin des oliviers, elle vou- 
drait que cette mort cruelle lui soit épargnée. 

Elle sanglote et se lamente douloureusement. 


148 « Hélas ! me traite-t-on ainsi horriblement et 
cruellement, qu’il faille que mon corps net et 
entier, qui jamais ne fut corrompu, soit aujourd’hui 
consumé et réduit en cendres ! Ah ! j’aimerais mieux 
être décapitée sept fois que d’être ainsi brûlée... » 
Et une fois encore monte de son coeur à ses lèvres 
cet appel au Juge suprême : 

«J’en appelle à Dieu, le grand juge, des grands torts 
et injustices qu’on m’a faits. » 

Pendant qu’elle se lamentait ainsi, arrive le traître 
Loyseleur. 








149 Il lui demande à nouveau, en cet instant suprême 
de sa vie, « s’il est vrai qu'elle eut ces Voix et 
apparitions ». 

« Oui », répond fermement Jeanne. 

Et comme on la presse de dire si ces Voix viennent 
de bons ou de mauvais esprits : 

-.< Je m’en rapporte à ma Mère l’Eglise », se contente- 
t-elle de répondre. Elle sait bien qu’il n’y a rien d’autre 
à dire, que rien ne viendra plus changer son destin. 

Elle le comprend si bien que, voyant Cauchon arriver 
à son tour dans la prison : 


150 « Evêque, je meurs par vous! » lui lança-t-elle 
Parole terrible, qui aurait dû faire réfléchir le 
malheureux. 

Il lui répond pourtant : 

« Vous mourez parce que vous n’avez pas tenu ce 
que vous avez promis », à quoi Jeanne réplique par la 
déclaration déjà faite que « si on l’avait mise en prison 
d’Eglise, cela ne serait pas arrivé ». « C’est pourquoi 
j'en appelle à Dieu contre vous », ajoute-t-elle, réta- 
blissant ainsi les choses et faisant du juge injuste l’accusé, 
cité par elle au Tribunal de Dieu. 



fltov 


151 L’évêque s’est retiré. 

Jeanne sait qu’elle n'a plus rien à attendre de 
la terre. El le se tourne versIeCiel et pense à son éternité. 
La voilà qui interroge l’un des assistants : 

— « Maître Pierre, où serai-je ce soir ! 

— N'avez-vous pas bon espoir dans le Seigneur ? 

— Oh ! oui. Dieu aidant, je serai en Paradis ! » 
Frère Martin est là, qui reçoit la dernière confession 

de Jeanne. 

Après avoir reçu l’absolution,' elle 'demande à com- 
munier. Pour aller au martyre, il lui faut le force de 
son Dieu. 


152 Cette demande ennuie Frère Martin. Il ne sait 
que faire. Il envoie donc l’Abbé Massieu avertir 
Cauchon et le prier de lui donner des instructions. 

L’évêque est perplexe. Il bésite aussi. Il réunit le 
Conseil. Et finalement il fait répondre à Frère Martin : 
« qu’on lui donne le sacrement de l’Eucharistie, et 
tout ce qu'elle demandera ». 

Réponse étrange, quand on pense que ce même 
évêque est celui qui a excommunié Jeanne, et la livre 
aux Anglais comme hérétique, schismatique, apostate ! 





153 Décidément, on a peine à comprendre l’attitude 
des juges, dans cet extraordinaire procès ! 

Jeanne en tout cas est bien heureuse. Depuis si 
longtemps elle était privée de Jésus-Eucharistie. 

Frère Martin, avant de la communier, lui présente 
l’hostie en lui demandant : 

« Croyez-vous que ce soit là le Corps du Christ ? 

— Oui, et le seul qui puisse me délivrer. Je demande 
qu'il me soit donné. » 


154 La condamnée reçoit alors son Dieu « avec une 
grande dévotion et humilité », nous dit un témoin. 
Elle est transfigurée par la joie. 

Les larmes coulent, larmes de bonheur cette fois. 
Son attitude est si pleine de foi, d’humilité et d’amour 
que « cela ne saurait se décrire », a témoigné lui-même 
Frère Martin. 

Ils sont bien émus, les bons Frères, devant cette 
scène qui arracherait des larmes aux plus endurcis. 



155 Elle est là, mains croisées sur sa poitrine qui 156 On lui a mis la longue robe blanche des suppli- 


contient Dieu, toute adorante, toute unie à ce 
Christ pour lequel toute sa vie elle a mené le bon combat. 

Mais bientôt on s’énerve autour d’elle. On trouve cette 
action de grâces trop longue. On la presse de se relever. 

Voilà, c'est fait. La charrette l’attend. Elle y monte 
courageusement. Elle porte Dieu en elle, elle peut aller 
au bûcher. Elle sait maintenant que l’union définitive 
avec le Seigneur est pour bientôt. Le bûcher, c’est l’anti- 
chambre du Ciel. 


ciés, enduite à l’avance de soufre pour faciliter 
la combustion. Elle paraît ainsi, encore plus belle et 
plus jeune, à la foule massée sur le passage du cortège. 

Elle porte sur sa tête une espèce de mitre en carton 
sur laquelle sont inscrits les motifs de sa condamnation : 
« hérétique, relapse, apostate, idolâtre ». Motifs qui 
s’accordent bien mal avec la réalité de Dieu présent 
en elle par la sainte Eucharistie qu’on vient de lui donner. 









157 Jeanne tient la tête bien droite, tandis que la 
cahotante charrette l’entraîne sur le lieu de son 
martyre. Ses mains sont croisées sur sa poitrine, comme 
pour mieux y enserrer le trésor qui est en elle. 

Sur son passage, bien des gens sont émus de sa jeu- 
nesse, de sa beauté, et surtout de cette sérénité de toute 
son attitude. Les uns pleurent, d’autres branlent la 
tête semblant dire : « Comment cette Jeanne si sympa- 
thique peut-elle avoir été reconnue sorcière et con- 
damnée à cet horrible supplice du feu ? » 


158 La charrette arrive sur la place du Vieux-Marché, 
lieu de l’exécution, qui est noire de monde. 

On fait descendre Jeanne. On la place sur une 
estrade, face au bûcher. Les juges se trouvaient déjà 
sur une autre tribune. 

Elle est là, toute droite, dans sa longue robe blanche, 
contemplant ce bûcher où bientôt on va l’attacher. 
Par un surcroît de cruauté, ses ennemis l'ont voulu 
très haut, ce bûcher, beaucoup plus haut qu’on ne 
le fait d’habitude. Ainsi le bourreau ne pourra même 
pas atteindre la suppliciée pour abréger ses souf- 
frances, comme il était de coutume de faire. 



1 59 Jeanne écoute le sermon qu’on lui fait, le dernier 
qu’elle entendra. En conclusion de ce sermon, 
le prédicateur lui dit que l’Eglise l’abandonne à la 
rigoureuse justice civile. 

Jeanne s’écrie : « Benoîte Trinité ! Benoîte glorieuse 
Vierge Marie ! Benoîts saints du Paradis ! Sainte Cathe- 
rine ! Sainte Marguerite ! Saint Michel ! Saint Gàbriel ! 
Saint Denis ! 

Ah ! Rouen, seras-tu ma demeure dernière ? Rouen I 
Rouen ! Mourrai-je ici ? » 

Ayant ainsi appelé tout le Ciel à son aide, elle revient 
à la terre: 



1 60 « Je déclare à toutes les personnes, quelle que 
soit leur condition ou leur parti, qu’elles soient 
avec ou contre moi, que je leur demande humblement 
pardon. Que tous veuillent bien prier pour moi; je 
leur pardonne le mal qu’ils m’ont fait. 

■< Je demande pardon aux Anglais et aux Bourgui- 
gnons des dommages que je leur ai causés. 

« Je demande à tous les prêtres ici présents que cha- 
cun d’eux dise une messe pour moi. » 

Et pendant une demi-heure, la douce et vaillante 
victime continua ainsi sa prière publique. 






161 Dans la foule, la plupart pleuraient. Un grand 
souffle d’émotion, de pitié et d’admiration aussi, 
passait sur la place du_ Vieux-Marché. 

Cauchon alors se décida à lire tout haut la sentence, 
déclarant quejeanne était livrée par l’Eglise à la justice. 

A quoi Jeanne répondit : 

«Je recommande mon âme à Dieu, à la bienheureuse 
Marie, à tous les saints. Je les invoque. Je demande 
pardon aux juges, aux Anglais, au Roi de France. » 


162 Dévouée jusqu’au bout à Charles VII, elle ajoute : 
« Jamais je n’ai été induite par mon Roi à faire 
ce que j’ai fait, soit bien, soit mal. » 

Puis elle demande une croix. 

Un soldat anglais, pris de pitié, en fit une petite de 
deux morceaux de bois assemblés. Jeanne le remercie 
d’un sourire, baise cette humble croix et la met sur 
sa poitrine. 

Mais elle supplie humblement qu’on aille chercher 
à la paroisse la longue croix de procession et qu’on la 
tienne élevée devant ses yeux jusqu’à la fin. Frère 
Ysambard y court. 


163 Mais les autorités anglaises commençaient à 
trouver le temps long. Tandis que le bon abbé 
Massieu, près de Jeanne, la réconfortait, un Anglais 
lui cria : 

« Comment, prêtre, nous ferez-vous dîner ici ? » 
On fit donc descendre Jeanne de l’estrade et on la 
mena devant le Bailli de Rouen. Celui-ci représentait 
l’autorité civile et il avait donc, seul, le pouvoir de la 
condamner légalement. Il ne s’en donna même pas 
la peine. « Conduisez-la, conduisez-la ! » enjoignit-il 
aux gardes en leur désignant le bûcher. 


164 Et, à l'adresse du bourreau, il lança cet ordre 
bref : « Fais ton devoir ! » 

Voici Jeanne entraînée vers le bûcher, tandis qu'elle 
continue à invoquer le Ciel. 

« Ah ! Rouen, j’ai grand-peur que tu n’aies à souffrir 
de ma mort ! » s’écria-t-elle. 

Et, « d’un pas aussi ferme que lorsqu’elle montait 
aux échelles d’assaut — dit textuellement Frère Mar- 
tin — Jeanne monte sur son bûcher » d’où elle regarde 
longuement la foule oppressée et silencieuse. 











165 Frère Ysambard est revenu, tenant la croix 
paroissiale, Jeanne s’en saisit, baise une dernière 
fois l’image de son Seigneur crucifié. Elle la rend ensuite 
au Frère et tend ses mains au bourreau, implorant 
saint Michel pendant qu’on l’attache au poteau. 

Voilà, c’est fait; le bûcher est très haut, le bois est 
très sec, tout ira bien. 

Et la torche porte Je feu aux fagots entassés. 

La fumée s’élève d’abord et Jeanne crie au Frère 
qui est resté là : < Descendez, descendez 


166 « Tenez haut la croix du Seigneur, ajoute-t-elle, 
pour que je puisse la voir î » Quelle vaillance, 
quelle maîtrise d’elle-même à cette heure exception- 
nelle. 

Les flammes jaillissent. Craint-elle que Satan ne 
l’attaque en cet instant suprême ? « De l’eau bénite », 
crie-t-elle. 

Sa longue robe blanche est maintenant la proie des 
flammes qui montent jusqu’à elle. On ne la voit plus 
guère. Mais on l’entend. 

Sa voix ferme tombe sur la foule muette d’épouvante. 





167 « Jésus ! Jésus ! 

Ce Nom du Sauveur, elle le répéta six fois de 

su ite. 

Elle invoqua aussi. la sainte Vierge, saint Michel et 
ses saintes. 

Puis Frère Martin l’entendit affirmer encore la vérité : 
« Les Voix que j’ai eues étaient de Dieu. Tout ce 
que j’ai fait, je l’ai fait par le commandement de Dieu ! 
Non, mes Voix ne m’ont pas déçue. Les révélations 
que j/ai eues étaient de Dieu. » 


168 Un temps de silence après cette magnifique 
déclaration publique. 

Puis une dernière clameur, un dernier cri de ses 
lèvres humaines, un dernier nom en exhalant son 
dernier souffle : 

« Jésus ! » 

C’est fin i . 

Jeanne la Pucelle, Jeanne la fille de Dieu, est allée 
retrouver ce Jésus qu’elle n’a pas cessé d’aimer et de 
suivre sur la terre. 







169 Son corps toutefois n'était pas encore consumé. 

Le bourreau rassemble donc le bois non brûlé, 
y verse de l'huile et du soufre et active le feu pour 
achever la destruction totale de Jeanne, ainsi que 
l’avaient exigé les Anglais. 

Bientôt en effet, il semble ne plus rester que des 
débris calcinés. 

Mais qu’est cela ? 

Le cœur a refusé de brûler. Il est là, rouge et gonflé, 
comme vivant. 



170 Le bourreau répand à nouveau l’huile et le 
soufre. Il ranime le feu. 

Le cœur de Jeanne, ce cœur qui a tant aimé Dieu 
et la France, est resté entier. 

Impressionné, le bourreau l’enferme dans un sac 
avec les autres débris du corps. 

Et comme l’avait ordonné l’évêque anglais, il alla 
jeter ce sac dans la Seine. Jeanne avait pour tombeau 
les eaux du vieux fleuve, et bientôt après la mer immense. 
Sépulture à sa taitle. 



171 Sur (a place du Vieux-Marché , la foule, un instant 
muette d’angoisse et de stupeur, réalise ce qui 
s’est passé. 

Les solennelles déclarations de Jeanne tombant du 
haut du bûcher ont jeté l’effroi dans les rangs. 

Les membres du Tribunal se retirent en désordre 
aussi vite qu’ils le peuvent. 

La foule à son tour s’écoule péniblement, comme 
prise de panique. 



172 Des flots de gens se répandent dans les rues et 
les ruelles, criant, pleurant, gesticulant. Et l’on entend 
cette rumeur qui monte, s’enfle, grandit iusqu’à devenir 
un cri d’épouvante ; 

« Nous sommes perdus, nous avons brûlé une 
sainte ! » 

Ce jour-là même, un’chanoine de Rouen, membre du 
Tribunal, n’hésitait pas à déclarer : 

« Je voudrais que mon âme fût où je crois qu’est 
l’âme de cette femme. » 








173 Jeanne, la Pucelle de France, est morte. Mais du 
haut du Ciel, plus puissante encore que* pendant 
sa vie terrestre, elle continue sa mission. Loin d’être 
le signal de la défaite, son martyre prépare l'achè- 
vement de l’unité française. Bientôt, ainsi qu’elle l’avait 
prédit, il ne reste plus un Anglais sur le sol de la patrie. 
Paris est repris. Puis Rouen, qui ne se console pas 
d’avoir vu brûler Jeanne. 

Les Rouennais demandent au Roi la révision cfe 
l’infâme procès. 


174 On s’y met donc. Et il est facile de constater par 
quels procédés injustes ou odieux on a réussi à 
condamner Jeanne, en trompant même les savants les 
plus loyaux à qui l’on présentait les choses autrement 
qu’elles n’étaient en réalité. 

Enfin, le Pape désigne un légat pour aller voir sur 
place. Beaucoup de personnes sont appelées à témoi- 
gner. Et l’on voit la bonne maman de Jeanne, Romée, 
devenue très vieille, venir en pleurant parler de sa 
fille si bonne, qui reste pour elle la Jeannette de toujours. 


175 Tout le monde est bientôt convaincu de l’inno- 
cence et de la sainteté de la Pucelle. Et l’on 
proclame solennellement la fausseté du procès qui l’a 
condamnée. 

Les siècles passent. Orléans n’a jamais oublié sa 
libératrice, et travaille sans cesse à ce qu’elle soit 
glorifiée par l’Eglise. Un de ses évêques, Mgr Dupan- 
loup, demande au Pape en 1869 — au nom de I 2 évêques 
français — d'introduire la cause de Jeanne. Pie IX 
accepte. L'enquête commence. 


176 Hors de France, des catholiques de toutes nations 
souhaitent voir la sainte jeune fille sur les autels. 
Les Anglais eux-mêmes insistent auprès du Saint-Père. 
Le grand Cardinal Newman écrit personnellement 
au Pape en ce sens. 

En 1894, Jeanne est déclarée Vénérable. Quelques 
années passent encore. En 1909, on la proclame Bien- 
heureuse . 

Puis vint la guerre de 1914-1918, au cours de laquelle 
fut souvent invoquée celle qui avait si bien « bouté 
l’ennemi hors de France ». 





177 Tout le monde voulait alors qu’on puisse l’appeler 
officiellement sainte jeanne d'Arc. 

La cérémonie de canonisation, au cours de laquelle 
le Pape doit dire lui-même qu’il décide d’inscrire quel- 
qu’un au catalogue des saints de l’Eglise, est fixée au 
8 mai 1920. 

La basilique saint Pierre de Rome est remplie d'une 
foule immense. Trois cents évêques, cinquante mille 
personnes, sont venus assister à la glorification de 
l’humble vierge de Lorraine. 


178 Benoît XV s’avance, tiare sur la tête, porté sur 
la sedia gestatoria. L'immense basilique retentit 
de vivats. 

Puis le Pape, agenouillé devant l’autel, prie longue- 
ment. 

L’avocat du procès fait sa plaidoirie. Des chants 
s'élèvent. Ce sont nos saints nationaux qui sont invoqués 
après la sainte Vierge : saint Martin, saint Louis, saint 
Vincent de Paul. 

Enfin le Saint-Père va parler. Tout le monde se lève 
pour l’écouter. 


179 II déclare qu’il a prié, étudié la cause qu’on 
lui a présentée, pris conseil de toutes manières, 
et donc, que « par l’autorité du Christ et pour le bien 
de l’Eglise, il décide que jeanne d'Arc est inscrite 
au nombre des Saints ». 

Le Pape, debout, entonne le « Te Deum », repris 
par la foul-e émue jusqu’aux larmes. 

La fanfare des trompettes d’argenr retentit sous les 
voûtes de Saint-Pierre, 'tandis que les cloches 
s'ébranlent dans tous les clochers de Rome. 


180 L’Egl ise a une sainte de plus. Une sainte de chez 
nous qui inlassablement, là-haut dans la gloire, 
prie pour l’immense Chrétienté, unie à ce Jésus qu’elle 
a si bien servi sur la terre, à Notre Dame qu’elle a 
tant aimée, à saint Michel, à ses saintes et à tous les 
saints du Ciel. 

Contre tous les ennemis, elle peut nous défendre, 
Demandons-lui surtout de garder son cher pays de 
France dans l’amitié de Dieu. Elle en est, par une 
décision spéciale du Pape, la Patronne secondaire. 
Et sur le pian civil, sa fête est une fête nationale, célébrée 
avec éclat par tous les Français. Sainte Jeanne d'Arc, 
sauvez la France!